Les réfugiés en Grèce ; les Grecs eux-mêmes comme « réfugiés »

Résumé
L’état d’urgence économique dans lequel la Grèce est plongée depuis huit ans révèle l’antinomie fondamentale, intrinsèque à la démocratie. Cette antinomie concerne l’exercice de la souveraineté nationale sur la base de frontières dont la protection met en œuvre un réseau de pratiques étatiques de contrôle et de sélection des populations à l’intérieur et à l’extérieur du pays. En Grèce, en vertu des mémorandums imposés par la Troïka (impliquant quatre institutions : FMI, BCE, MES et CE, et non trois comme le suggère le terme de troïka), l’extrême austérité a créé des populations « superflues »dans leur propre pays. Le déplacement interne des frontières engendrant l’exclusion, soutenu par des diktats parlementaires et une surveillance intense en raison des politiques de la Troïka au niveau national, va de pair avec le durcissement du contrôle des frontières extérieures par l’État dans une stratégie de dissuasion d’entrée de réfugiés de guerre dans le pays. En parallèle, la régulation du « superflu » de populations de réfugiés reproduit le modèle biopolitique de gouvernance de l’UE introduit dans le corps de la nation. C’est pourquoi la gauche radicale grecque doit démontrer que les citoyens grecs dépossédés sont, tout comme les réfugiés, victimes du capitalisme mondialisé. La gauche doit prendre ses distances par rapport à l’humanitarisme et politiser la solidarité en créant les conditions d’une lutte commune.

Introduction : le cas grec

Depuis 2007, à la suite de mémorandums imposés à la Grèce par la Troïka (impliquant quatre institutions : FMI, BCE, MES et CE, et non trois comme le suggère le terme de troïka), les politiques étatiques de dévaluation interne et d’extrême austérité ont entraîné la contraction de l’économie grecque à un niveau inférieur à celui de l’Allemagne pendant la période 1913-1920 (Laskos et Papadatos- Anagnostopoulos 2016, 22) et une crise humanitaire sans précédent pour un pays européen.
L’effondrement de l’économie grecque et l’abolition de la souveraineté populaire ont déclenché un radicalisme populaire qui a fait tomber tous les gouvernements responsables du mémorandum et a fait de l’absence de représentation politique un problème central pour la première fois depuis la seconde Guerre mondiale.
Le peuple dans sa masse ne reconnaissait plus aux anciens partis de l’oligarchie grecque le droit moral et politique de le représenter. Par conséquent, le système binaire composé de partis de droite et de partis sociaux-démocrates a été fondamentalement délégitimé. Cette crise systémique a été produite par une lutte des classes intense entre la majorité appauvrie d’une part et les forces du mémorandum et leurs représentants politiques au sein du gouvernement d’autre part.
Dans cette conjoncture historique, Syriza a réussi à exprimer la demande radicale de libérer la Grèce des liens d’une austérité sévère et de permettre à son peuple de retrouver sa dignité. En janvier 2015, Syriza a été élu comme le premier gouvernement de gauche de l’histoire grecque.
Avant les élections, Syriza avait averti que les mémorandums introduiraient non seulement une série de mesures douloureuses, mais aussi un programme monolithique et rigoureux visant à extraire le pouvoir et la richesse des classes ouvrières et à les transférer aux riches. Les stratégies de redistribution profonde des richesses se produisent dans la vaste majorité des grandes crises capitalistes, mais dans la Grèce post-mémorandum, elles sont mises en œuvre dans le cadre d’un état d’exception particulier. Ces stratégies ne prennent pas la forme de mesures générales qui suspendent le pouvoir judiciaire et qui affectent l’ordre constitutionnel.
Elles ne produisent pas non plus d’espace – comme le suggère Butler (2006, 67) en référence à la notion bien connue de Giorgio Agamben – où « certains sujets subissent une suspension de leur statut ontologique de sujets, lorsque l’état d’urgence est invoqué ». Elles sont plutôt imposées par les pouvoirs d’urgence du « souverain », la Troïka, qui vise la grande majorité de la population grecque à tous les niveaux. En fait, les mémorandums répondent aux besoins des sections les plus agressives du capital, comme les fonds spéculatifs, les institutions monétaires, financières et bien d’autres, tandis que dans le même temps, les capitalistes indigènes profitent de la déréglementation à grande échelle du marché du travail.
C’est la Troïka qui régule une crise de la dette excessive qui s’élève à 179 % du PNB (un niveau qui a été reconnu comme non viable même par le FMI), en privant le gouvernement de politiques fiscales. En même temps, elle impose au parlement une série de mesures radicales qui visent les droits des travailleurs et introduisent des réformes structurelles au niveau de l’État en faveur d’une redistribution violente et sans précédent des richesses.
L’extrême austérité et donc l’abolition nécessaire de la souveraineté populaire qui lui est liée sont politiquement « légitimées » par l’argument des débiteurs selon lequel le cas de la Grèce doit être traité comme une exception juridique, sociale et économique au « précédent de l’UE », en raison du manque de fiabilité et de la mauvaise réputation de l’État grec. Dans le contexte du statut d’« État défaillant » de la Grèce au sein de l’UE, les mémorandums sont déployés sur la base de l’état d’urgence économique.
Mais en même temps, comme nous le verrons, ils représentent un exemple extrême de gouvernementalité inhérente au néolibéralisme, imposée à titre expérimental à un État-nation rejeté hors des limites européennes de la « normalité ». Il s’agit essentiellement d’une réorganisation méticuleuse au niveau quotidien, d’intérêts de classe bien spécifiques, sous couvert de l’intérêt commun (Stavrou 2016, 216) et sont le résultat de mécanismes complexes de supervision et de responsabilité constante; en bref, les mémorandums signifient la perte de la souveraineté populaire et la montée de la gouvernementalité néolibérale.
Après six mois au pouvoir et la signature du troisième mémorandum en juillet 2015, la transmutation politique de Syriza en un autre parti de mémorandums est attestée par ses politiques économiques et sociales qui mettent en œuvre le modèle de gouvernementalité biopolitique de l’UE, dans la mesure où elles restructurent et régulent méthodiquement les populations sur le territoire grec (Stavrou 2015).
D’autre part, Syriza au pouvoir fait un effort cohérent mais peu convaincant pour maintenir le semblant de ses caractéristiques idéologiques de gauche centrées sur les droits de l’homme et les libertés individuelles qui, avec sa position initiale anti-mémorandum, avaient formé son programme d’émancipation. Au cœur de ce programme se trouvait son opposition et son combat idéologique antiraciste et pro-immigrés contre la rhétorique et politiques clairement xénophobes de la droite, ainsi qu’au néonazisme de l’Aube Dorée.
Le gouvernement Syriza affiche son humanitarisme en accueillant un grand nombre de réfugiés, principalement en provenance de Syrie, et en juxtaposant cela au refus catégorique de pays tels que la Hongrie, la Slovénie, la Croatie, l’Autriche et la Slovaquie d’admettre un seul réfugié sur leur territoire. Cependant, après l’accord de l’UE avec la Turquie (mars 2016), dont le but est de mettre fin aux « migrations irrégulières » en supprimant l’incitation des réfugiés à chercher des itinéraires « irréguliers » vers l’UE, la Grèce est devenue la frontière extérieure de l’UE.
Ayant pleinement accepté la logique inhumaine de l’UE, le gouvernement de Syriza applique le modèle sévère de réglementation, de contrôle et de ségrégation des populations de réfugiés, dont la logique reproduit ironiquement et précisément la biopolitique imposée aux Grecs eux-mêmes par le programme d’austérité de l’UE.
Pour la gauche radicale grecque, cependant, et indépendamment de la stagnation actuelle dans laquelle elle est tombée, la question des réfugiés doit être problématisée en profondeur. Le grand nombre de réfugiés qui arrivent et séjournent dans le pays constitue un défi formidable, sans précédent, qui se présente à plusieurs niveaux, tous inextricablement liés entre eux.
Je n’en citerai que quelques-uns : les changements géopolitiques dramatiques en Méditerranée orientale ; la question des frontières et la position assignée à la Grèce en tant que frontière extérieure de l’UE ; la présence de milliers de réfugiés et la durée incertaine de leur séjour ; ainsi que la paupérisation du pays et la perte de sa souveraineté populaire. Dans le même temps, cette situation dramatique pose un grand défi à la trajectoire de la gauche radicale internationale dans la mesure où le paradigme grec montre de façon frappante le terrain mouvant et glissant sur lequel des questions telles que la migration et l’intégration politique doivent être abordées.
Plus exactement, la Gauche radicale est appelée à accomplir la tâche difficile de négocier ses catégories marxistes d’analyse critique fondées sur la classe, la lutte des classes, le travail et les relations de production avec un nouveau programme théorique qui pourrait reconsidérer ces notions de base à la lumière des multiples identités culturelles générées par le capitalisme mondialisé.
La question est souvent posée en termes de « soit ça, soit ça » catégorique (et facile), ce qui signifie que l’on s’en tient à ce qui est généralement perçu comme du réductionnisme économique ou que l’on abandonne complètement les notions de classe et de production pour celle d’identités. Cependant, le nœud du problème réside dans le dialogue que la gauche radicale devrait engager sur la reconsidération des catégories analytiques de base, y compris celles qui concernent les politiques identitaires, dans le cadre d’un projet qui serait à la fois théoriquement revitalisant et politiquement efficace.
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