Carte blanche à… NAWAK ILLUSTRATIONS sur la liberté de la presse

Pour cette première “carte blanche” nous avons voulu nous intéresser à la liberté d’expression et l’Europe, et à cette occasion nous avons tendu notre micro à Nawak Illustrations, caricaturiste qui opère sur les réseaux sociaux en croquant des sujets de société souvent polémiques.
Conditions d’entretien : Cet entretien a été réalisé par téléphone lundi 2 avril 2018. Les illustrations utilisées dans cet article le sont avec l’aimable autorisation de Nawak. Le style utilisé pour la rédaction vise à retranscrire telles quelles les déclarations de son auteur.
 

Aujourd’hui, vous sentez-vous libre de pouvoir traiter et critiquer n’importe quel sujet de société ?
Non, plus généralement, on vit une période réac, où les gens sont bien plus dans la réaction que la réflexion, provenant des réseaux sociaux, par l’immédiateté de la réaction, plus dans l’émotif que la mesure.
En tant que dessinateur, je me sens obligé de pratiquer une auto-censure, pour éviter les cas de « shit storm ». Sur les réseaux sociaux, une personne qui se sent blessée peut en entraîner d’autres. Je prends l’exemple des “Pipelettes”, livre qui était imprimé à 5000 exemplaires, en a entraîné 150 000 (réactions – ndlr). Des propos sur 5 pages sortis de leur contexte et de leurs personnages a conduit à entraîner l’arrêt d’un bouquin de 80 pages.
Autre exemple, les ABCDaire des égalités qui ont dû être annulés pour cause de réactions de la part de mouvements contre ces idées. Les réseaux sociaux c’est super, ça permet plus de visibilité pour un auteur, mais il faut accepter l’immédiateté de la réaction des gens, peu empreinte de mesure.
Cette pression vient-elle aussi de la loi ou uniquement de la société ?
La loi est très protectrice en ce qui concerne les dessinateurs de presse, elle m’a donné une sérénité d’expression. Pendant la manif pour tous, j’ai été menacé par des mouvements comme Génération Identitaire parce que je leur portais atteinte, mais il était difficile de prouver le caractère diffamatoire de ces dessins.
Dans l’humour il est assez difficile de ne pas blesser quelqu’un. J’ai été élevé à Fluide Glacial, l’Echo des Savanes, et Charlie Hebdo, il faut replacer les choses dans leur contexte. En tant qu’homosexuel, des blagues sur les homos j’en entends tout le temps qui font grincer des dents, mais il faut savoir rire de soi-même. Moi j’en suis capable mais pas d’autres. Doit-on interdire une œuvre si on se sent blessé ? Que ce soit à gauche ou à droite nous sommes entrés dans une société réactionnaire.

Pensez-vous que cette pression est légitime ?
Le dessinateur doit entendre les critiques mais pas forcément les écouter. Toute critique est intéressante mais je ne partage pas tous les avis. La pression est légitime si elle est constructive, si on part dans la dogmatique elle est inutile.
Il y a ceux qui prétendent détenir une vérité et ordonnent la suppression d’une œuvre qu’ils estiment blessante pour eux ou un autre groupe. Je suis dans une situation de plus en plus inconfortable, je suis entre deux formes d’autoritarisme, d’injonction de penser, d’un côté j’offense le petit Jésus, de l’autre, j’offense des minorités selon des gens qui prétendent les défendre. Voire d’un mépris de ces mêmes minorités.
J’ai fait l’objet d’un procès d’intention de grossophobie ou les concernés ont pris ma défense qui ont été accusés de ne pas être assez « déconstruits ».
Je reçois aussi régulièrement le soutien de personnes impliquées dans le milieu associatif qu’il soit féministe, antiracistes ou LGBT. Ces personnes craignent généralement d’affirmer leur soutien en réel, de peur des réactions qu’elle pourrait avoir au travers des réseaux sociaux. C’est bien la preuve de la pression extrême que les artistes ou toute personne créant du contenu peuvent recevoir via ce type de réseau…
La position du caricaturiste peut-elle être celle du lanceur d’alerte ?
Non, le caricaturiste dessine, mais en revanche il peut rebondir sur le lanceur d’alerte en usant de sa visibilité pour donner de l’ampleur au message. Si j’essaie de provoquer et réfléchir, je me base sur des infos que j’ai déjà, mais peut-être que je ne parle ici que pour moi.

La protection des caricaturistes doit-elle être universelle ?
C’est compliqué : comparé aux journalistes qui ont une charte éthique, le dessinateur satirique ne fait rien et n’est pas toujours de bonne foi, après dans les régimes autoritaires, on a toujours vu que les journalistes et les caricaturistes sont les premiers mis au pas. Le droit de la caricature est lié au droit de la presse.
Que pensez-vous de la situation aujourd’hui en Europe et en France ?
Quand on voit des régimes comme la Pologne ou la Hongrie on sent que l’Europe a échoué dans la défense de libertés fondamentales. Ce n’est qu’une première étape, cette défiance vis-à-vis des journalistes nourris par des mecs comme Trump, Orban ou Wauquiez et Mélenchon en France. Je me sens très mal à l’aise quand ce dernier aborde les médias. Quand on parle des journalistes et des caricaturistes, on sent la défiance dans la bouche de ces mêmes individus, c’est toujours la même rhétorique. C’est un discours qui commence à s’insérer dans tous les pays, notamment en France et c’est inquiétant.
Les projets de lois contre les « fake news » (dont celui que Emmanuel Macron souhaite prochainement soumettre au vote) peuvent-elle entraver votre liberté d’expression ?
J’avoue qu’il y a eu des abus en tant que fake news, après est-ce à la loi de réguler ? Dans les mains d’un gouvernement républicain je suis déjà dubitatif, mais dans un gouvernement frontiste, je doute que ce soit une bonne idée. A la base c’est aux journalistes de faire leur travail, ça a mené à l’élection de Trump et quand on voit ce que certains médias écrivent on se pose la question de l’éthique. Cette loi est peut-être légitime mais c’est un outil puissant mis dans les mains de gouvernements autoritaires.
Quant aux dessins, certains peuvent être volontairement mordants et méchants et pas toujours de bonne foi dans le but de choquer. C’est légitime, ce n’est pas un article de presse. Après toute loi faite pour restreindre la liberté d’expression est potentiellement dangereuse si elle est mise dans de mauvaises mains.
 
Propos recueillis par Morvan – DiEM25 DSC Lyon1
 

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