Journal de Berlin : « Protestations, préoccupations et espoirs »

La race humaine marche inconsciemment vers la pleine tempête qui se forme rapidement sur notre horizon collectif. Selon le doomsday clock, nous en sommes très proches en effet. À seulement 100 secondes, pour être exact ! Si nous l’atteignons en raison de notre négligence, de notre avidité et de notre manque d’action, nous réaliserons rapidement qu’aucune vie sur cette planète n’a plus d’importance.

Les nuages nucléaires ne se soucient pas de la couleur de la peau humaine puisque les noirs, blancs, jaunes, rouges ou bruns brûlent de la même façon, tout comme les os qui se retrouvent dans les cendres. Le changement climatique est tout aussi ignorant : il nous gèlera, nous noiera et nous affamera tous, quelle que soit notre race, notre religion ou le passeport que nous détenons. On peut évidemment en dire autant de diverses maladies et de l’actuelle pandémie de COVID-19 en particulier, qui sème la mort et le chagrin partout dans le monde sans distinction de nationalité ou de race de la personne.

Les menaces existentielles décrites ci-dessus, combinées à d’autres questions brûlantes telles que les crises financières perpétuelles, les inégalités croissantes, la montée du nationalisme, le déficit démocratique croissant, la désinformation cybernétique et le racisme systémique – pour n’en citer que quelques-unes – devraient nous donner de nombreuses raisons et motivations pour nous mobiliser et nous unir au niveau international en une force collective verte, égalitaire et anti-extinction.

Plus vite nous comprendrons qu’il n’y a pas d’autre moyen d’éviter la catastrophe mondiale, plus vite nous pourrons arrêter et, espérons-le, inverser le tic-tac de l’horloge du jugement dernier. Dans son dernier livre, sans doute le plus important, intitulé Internationalisme ou extinction, Noam Chomsky a écrit :

 

« L’urgence d’une ‘extinction imminente’ ne peut être négligée. Elle doit être au centre des programmes d’éducation, d’organisation et d’activisme, et à l’arrière-plan de toutes les autres luttes. Mais elle ne peut pas déplacer ces autres préoccupations, en partie à cause de l’importance critique de nombreuses autres luttes… »

L’une de ces questions est sans aucun doute la lutte contre l’inégalité raciale.

Aux États-Unis, avec plus de 100 000 morts à la suite de la mauvaise gestion de la pandémie, avec plus de 40 millions de chômeurs et avec un passé d’injustice, d’inégalité et de brutalité souligné par un racisme systémique, les protestations de masse menées par Black Lives Matter étaient inévitables.

 

Il n’est pas nécessaire de souligner le fait que chaque être humain sur cette planète devrait soutenir le mouvement Black Lives Matter et que nous devrions tous être solidaires de nos camarades américains de couleur dans leur lutte pour la justice et l’égalité.

Depuis le début des protestations, beaucoup de choses ont déjà été réalisées. Un bon nombre de statues de la confédération et coloniales ont été enlevées – aux États-Unis comme à l’étranger ! La ville de Minneapolis s’est engagée à démanteler ses forces de police. Et de grandes réformes budgétaires ont été promises à New York, la ville disposant d’un budget annuel de 6 milliards de dollars pour son service de police. C’est trois fois la taille du budget militaire de la Corée du Nord à capacité nucléaire qui, soit dit en passant, a mis en place un système de soins de santé universel : laissez cela s’installer dans votre esprit un moment ou deux ! En outre, une base de données a été créée pour enregistrer les brutalités policières lors des manifestations. Plusieurs « mauvais élèves » des forces de police américaines ont été licenciés pour leur conduite. Dans le cas du meurtre de George Floyd, les officiers impliqués ont été accusés de complicité de meurtre.

Cependant, étant donné l’ampleur du problème et sa nature systémique, il s’agit d’actes largement symboliques et, en tant que tels, ils sont loin d’apporter une solution définitive.

Les problèmes systémiques nécessitent des changements systémiques radicaux !

Comme le grand Dr. Martin Luther King a déclaré in 1968:

« La révolution noire est bien plus qu’une lutte pour les droits des Noirs. Elle oblige l’Amérique à faire face à toutes ses failles interdépendantes : le racisme, la pauvreté, le militarisme et le matérialisme. Elle expose des maux qui sont profondément enracinés dans toute la structure de notre société. Elle révèle des défauts systémiques plutôt que superficiels et suggère que la reconstruction radicale de la société elle-même est le véritable problème à affronter. »

Alors que les protestations actuelles du mouvement BLM sont absolument nécessaires et devraient être soutenues de toutes nos forces, il est inquiétant de voir que leur message général est loin d’être aussi fort qu’il l’était il y a plus de cinquante ans. Des protestations largement spontanées, sans leadership fort et sans soutien idéologique et politique, n’aboutiront très probablement pas à un changement systémique radical et souhaité. En fait, il est tout à fait possible que ces manifestations finissent par être contre-productives si leurs demandes sont étouffées par des médias traditionnels corrompus ou, dans le pire des cas, si les manifestations sont « détournées » ou récupérées par certains groupes du pouvoir en place néolibéral et utilisées comme un outil de « changement de régime » – cette fois-ci dans le pays plutôt qu’à l’étranger.

Malheureusement, ce n’est pas là que s’arrêtent les inquiétudes. Il existe deux termes évidents, occultés dans les médias américains et le discours public en général : les termes de « troisième parti politique » et de « capitalisme néo-libéral ». Ces deux formules doivent être placés en tête du programme, alors qu’il faut vraiment s’efforcer de trouver la moindre référence à l’un ou l’autre.

Par exemple, il est intéressant de noter que Black Lives Matter Berlin (la ville d’où je rédige ce texte) place l’anticapitalisme en tête de leur liste de consensus commun, juste après la justice et l’égalité. En même temps, le texte original du site web American Black Lives Matter non seulement n’intègre pas « l’anticapitalisme » dans sa politique, mais il ne mentionne pas même le mot « capitalisme ». Oui, vous avez bien lu !

Qu’en est-il d’une troisième option, un « troisième parti politique » ? Nous sommes certainement à un point charnière, une occasion unique de créer un parti politique antiraciste, anti-guerre, anticapitaliste, vert, égalitaire et progressiste tout en utilisant les protestations en cours pour mobiliser les masses. Un tel parti pourrait potentiellement gagner les prochaines élections ou tout au moins mettre une pression énorme sur les démocrates tout en s’assurant que les exigences du mouvement BLM soient satisfaites. Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire, mais je suis surpris qu’il n’y ait pratiquement aucune mention d’une idée si évidente dans le discours public, idée d’action concrète qui pourra réaliser cette alternative politique globale nécessaire et attendue depuis si longtemps.

Les changements systémiques radicaux dans le soi-disant « monde développé » – changements pour lesquels le BLM lutte – exigent autant d’internationalisme, d’organisation de soutien politique et idéologique, que de détermination.

Sinon, soit nous nous retrouverons avec une sorte de fascisme sous stéroïdes délivrés par les Trump de ce monde, soit nous financerons le statu quo en recevant une balle dans les jambes plutôt que dans le cœur par les Biden de ce monde. Peut-être que se faire tirer dans la jambe est le moindre de ces deux maux, mais il est temps d’abandonner ce principe et d’essayer autre chose pour changer.

Fred Hampton, un membre des Black Panthers basé à Chicago, a déclaré dans son discours de 1969

« Faisons face à certains faits. Que les masses soient pauvres, que les masses appartiennent à ce que vous appelez la classe inférieure, et quand je parle des masses, je parle des masses blanches, je parle des masses noires, et des masses brunes, et des masses jaunes aussi. Nous devons admettre que certains disent que le feu est le meilleur moyen de combattre le feu, mais nous disons que l’eau est le meilleur moyen d’éteindre le feu. Nous disons qu’on ne peut pas combattre le racisme par le racisme. Nous allons combattre le racisme par la solidarité. Nous disons que vous ne combattez pas le capitalisme sans le capitalisme noir, vous combattez le capitalisme avec le socialisme ».

Le capitalisme et le racisme sont profondément liés, depuis plus de 400 ans de traite transatlantique des esclaves jusqu’au travail moderne dans les prisons, aux ateliers clandestins et à de grandes disparités en matière de richesse, d’éducation, de justice, de soins de santé, d’emploi et d’autres facteurs. Il n’y a tout simplement pas moyen, raisonnablement, de lutter contre un des problèmes sans aborder l’autre.

Espérons que le mouvement Black Lives Matter affinera ses exigences, que son message et son orientation politique se concrétisent encore plus – sans cela, une énorme opportunité pour les personnes de couleur risque ainsi, pour l’humanité toute entière, d’être perdue.

Compte tenu de ce qui précède, les protestations du BLM qui ont balayé les États-Unis, l’Europe et la majeure partie du monde pourraient-elles être le point de départ d’une lutte internationale progressiste plus large pour la paix, l’égalité, la justice et l’avenir vert ?

Les manifestations inspirées par le BLM pourraient-elles déclencher l’unification de la « gauche » politique fragmentée et donc résoudre ce qui est sans doute le plus grand défi auquel les progressistes internationaux sont confrontés ces jours-ci ?

Peut-être que DiEM25 et l’Internationale Progressiste (IP) peuvent s’impliquer en fournissant un « parapluie » politique unificateur et un soutien à toutes les parties concernées. Comme le mentionne l’IP, le défi consiste maintenant à organiser ces « expressions spontanées de solidarité » au niveau international. En mettant en relation les meilleures pratiques des militants de base et des leaders communautaires du monde entier, nous pouvons déjà apprendre les uns des autres dans le cadre de la « lutte contre la violence d’État ».

Si le moment est venu de surmonter nos différences, de nous organiser et de nous unir au niveau international, c’est maintenant !

En savoir plus sur l’Internationale Progressiste !

Pour les articles précédents et futurs écrits par Ognjen Ogy Vrljicak, vous pouvez visitez son blog.

 

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