Le recours scandaleux à McKinsey par Draghi, l’impasse de l’Europe

Les propositions de DiEM25

La semaine dernière, en apprenant que Mario Draghi, le nouveau Premier ministre italien, avait fait appel à McKinsey pour conseiller le gouvernement sur la manière de dépenser les milliards du Fonds Européen de Relance économique, en colère et frustré, j’ai tweeté :

[Tellement prédictible, tellement triste: Mario Draghi embauche McKinsey pour “organiser” la distribution du Fonds de Relance en Italie. Et ensuite? Demander à la mafia de réorganiser le ministère de la justice?]

Un tollé a suivi sur Twitter en Italie. Je reviens sur mon tweet dans une interview accordée à La Stampa, répondant également à des questions sur la réponse grotesque de l’Europe face aux défis économiques de la COVID-19, et aux propositions de DiEM25, dès mars 2020, sur la manière dont l’UE aurait dû réagir.

En Italie, votre tweet sur McKinsey a déclenché un énorme débat. Ne pensez-vous pas qu’il était inapproprié de comparer le cabinet de conseil en management à la mafia ?

La décision du Premier ministre Draghi d’engager McKinsey est scandaleuse et constitue une insulte au peuple italien. En effet, elle revient à déclarer que, pour distribuer les fonds de l’UE, la démocratie italienne a besoin des conseils d’un cabinet dont les antécédents sont à la limite du criminel. D’où le trait d’humour, parfaitement approprié, suggérant que si Mario voulait faire pire, il devrait engager la mafia pour réorganiser le ministère de la justice.

Le ministère italien de l’économie a expliqué que le contrat de McKinsey s’élevait à environ 20 000 € et que la société de conseil n’allait pas « organiser la distribution de l’argent du Fonds de Relance en Italie », comme vous l’avez écrit. « McKinsey – a expliqué le ministère dans une note – offrira uniquement un soutien technico-organisationnel ». Voyez-vous cela comme un pas en avant ?

Je vois cela comme une tentative coupable de se défiler d’un scandaleux cafouillage. Quelle est la différence entre « aider à organiser » et offrir un « soutien technique et organisationnel » à la distribution de l’argent du Fonds de Relance en Italie ? Aucune ! Quant aux honoraires, même s’ils l’avaient fait pro bono, leur engagement est un affront au sens de la décence bien développé du peuple italien.

McKinsey & Company est l’un des cabinets de conseil en gestion les plus prestigieux au monde et a conseillé des entreprises et des gouvernements dans le monde entier. La France a également engagé McKinsey pour l’aider dans la lutte contre la pandémie. Alors, pourquoi pensez-vous que c’est mal d’engager McKinsey ?

Ils sont certainement « puissants ». Mais prestigieux ? Pas le moins du monde. Très récemment, ils ont été condamnés à une amende de 600 millions de dollars pour avoir aidé à promouvoir des médicaments qui ont contribué à la mort de 450 000 Américains. Tom Peters, un ex-employé de McKinsey, a expliqué dans le Financial Times comment le cabinet a cyniquement calculé les amendes attendues par les sociétés pharmaceutiques pour avoir causé intentionnellement des milliers de décès, puis leur a conseillé de continuer ! Donc, oui, c’était plus que mal pour le Premier ministre Draghi d’engager McKinsey. C’était immoral.

Dans votre dernière interview à La Stampa, il y a presque un an, vous affirmiez que le Fonds Européen de Relance « ne sera pas suffisant pour l’Italie sans euro-obligations ». Nous savons maintenant que Rome recevra 209 milliards d’euros. Avez-vous changé d’avis à ce sujet ?

Non, bien au contraire. Le moment est venu d’informer le public italien de l’insuffisance du Fonds de Relance. Pour commencer, 120 de ces milliards sont des prêts, ce qui est la dernière chose dont l’Italie a besoin, car les prêts ne peuvent pas résoudre le problème d’insolvabilité actuel. Seuls 80 milliards environ seront accordés sous forme de subventions, qui seront distribuées sur six ans, à raison de 13 milliards par an. Comparé à l’augmentation de la dette italienne, tant privée que publique, c’est une goutte d’eau dans l’océan ou, plus scientifiquement, c’est macro-économiquement insignifiant. En conclusion, malheureusement, ce que j’ai dit il y a un an est maintenant pleinement confirmé.

Politiquement, en Italie, « The Times They Are a-Changin ». Nous avons un nouveau premier ministre, Mario Draghi, et le parti de Matteo Salvini a accepté de participer au nouveau gouvernement d’unité nationale. Seule Giorgia Meloni est dans l’opposition. Que pensez-vous de ce scénario imprévisible ?

Une défaite claire pour la démocratie italienne. En dominant l’opposition, Giorgia Meloni et son parti néofasciste seront les seuls bénéficiaires du mécontentement qui, inévitablement, grandira à mesure que l’optimisme exagéré qui a suivi la nomination de M. Draghi fera place à la dure réalité.

Pourquoi ne faites-vous pas confiance à Mario Draghi ? Au cours de la dernière décennie, il a été l’une des personnes les plus importantes pour la survie de l’euro et il a été accusé d’aider les pays d’Europe du Sud via la BCE. Ses politiques monétaires ont-elles nui à Athènes ?

Mon opinion sur Mario Draghi n’est pas la question. Oui, en 2015, M. Draghi a étranglé la démocratie grecque et, ce faisant, endommagé la démocratie européenne, en fermant les banques grecques afin de faire chanter le peuple grec pour qu’il accepte une énième carte de crédit impayable de la Troïka dans des conditions néocoloniales. Mario a, à mon avis, reçu un ultimatum de Berlin : Écrasez les Grecs si vous voulez être autorisé à acheter des obligations italiennes, françaises et espagnoles.

Pourtant, si Mario avait été choisi par une majorité d’Italiens, dans une élection où il avait présenté son programme au public, en tant que démocrate, je le féliciterais. La question c’est, qu’une fois de plus, la démocratie italienne a été remplacée par un système où le Premier ministre est choisi à huis clos par des dirigeants politiques concluant des accords qui n’ont rien à voir avec les programmes qu’ils présentent au peuple.

Alors que doit faire l’Italie et, je dirais, l’Europe, pour faire face à la dépression économique causée par la COVID-19 ?

La réponse de DiEM25, présentée il y a un an, reste valable : tout d’abord, demander à la BCE d’émettre une véritable euro-obligation à 30 ans, d’un montant d’au moins 1 000 milliards d’euros, et utiliser cet argent, sur la base d’une formule automatisée, pour s’assurer que la nouvelle dette causée par la pandémie est européanisée – au lieu de peser sur l’Italie, l’Espagne, la France, la Grèce ou l’Allemagne. Deuxièmement, la BCE devrait régulièrement créditer directement les comptes bancaires de chaque famille européenne – comme l’ont fait les présidents Trump et Biden aux États-Unis. Troisièmement, l’Europe devrait investir, de manière centralisée, dans une Union/un réseau énergétique vert à hauteur de 5 % du PIB européen, financé par des obligations de la Banque européenne d’investissement que la BCE soutient sur les marchés obligataires.

Qu’en est-il de l’Europe ? Sera-t-elle plus forte ou plus faible après la pandémie ?

Beaucoup, beaucoup plus faible. En 2020, les investissements ont chuté de 50 % et l’écart de production a atteint 8 %. Le Fonds de Relance ne compensera, au mieux, qu’un huitième de cette baisse au cours des prochaines années. C’est trop peu et il arrivera trop tard pour éviter une nouvelle décennie gâchée pour la zone euro.

Comment les choses se passent-elles à Égine et en Grèce ? J’ai lu que jusqu’au 16 mars, vous serez toujours enfermés. Comment se porte l’économie sous le gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis ?

Égine reste un joyau mais, hélas, le gouvernement de Mitsotakis, dépourvu de tout ce qui peut ressembler à un plan, poursuit son chemin en prenant ses désirs pour des réalités. Quant à l’économie, jugez-en par vous-mêmes : en 2010, la Grèce a fait faillite parce que notre dette publique a atteint 300 milliards d’euros, notre PIB est tombé à 220 euros et le déficit budgétaire a dépassé 10 % du PIB. Aujourd’hui, la dette publique dépasse 355 milliards d’euros, le PIB stagne à 166 milliards d’euros et le déficit budgétaire dépasse 10 %.

Pour conclure sur une note plus politique, est-ce que DiEM25 a des relations avec le Parti démocratique italien ? Connaissez-vous, ou avez-vous déjà rencontré, Enrico Letta ?

DiEM25 n’a pas et ne souhaite pas avoir de relations avec le Parti Démocrate, que nous considérons comme un contributeur majeur aux malheurs de l’Italie et, aussi, comme un parti stagnant dépourvu de toute capacité de pensée innovante et progressiste. Quant à Enrico, oui, je le connais bien et je l’aime beaucoup, personnellement. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était à Paris où il m’a invité à m’adresser à ses étudiants de Sciences Politiques. N’est-ce pas merveilleux que des politiciens, des économistes, des artistes,… puissent être en profond désaccord et bénéficier néanmoins du dialogue tout en appréciant la compagnie les uns des autres ?

Cet article a été initialement publié dans La Stampa.

Vous pouvez également le lire sur le blog personnel de Yanis Varoufakis. 

Source de la photo : Philip McMaster, Flickr.

Texte traduit en français par Elise Kerremans.

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