La désintégration de la zone euro a commencé. L'austérité sera pire qu'en 2011

Extraits d’une Interview de Yánis Varoufákis à Radio Noticias sur l’Eurogroupe, l’euro, DiEM25 et MéRA25

TSF: L’Eurogroupe a approuvé un montant  de 500 milliards d’euros pour lutter contre la crise du Covid-19. Vous avez récemment écrit dans The Guardian que cette décision est un cadeau pour les ennemis de l’Europe. Pouvez-vous expliquer ?

YV: D’abord, les 500 milliards d’euros sont presque intégralement des prêts. C’est exactement ce dont l’Europe n’a pas besoin, surtout les pays les plus durement touchés, comme l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, qui sont les moins  armés pour faire face à l’ augmentation de la dette publique nécessaire.
La raison pour laquelle les euro-obligations – que neuf pays exigeaient – sont essentielles, c’est parce qu’elles constituent  une restructuration de la dette, de sorte que la dette  est répartie à travers l’Europe. En étant étalée, sa valeur actuelle nette totale diminuera au cours des 20 prochaines années et sera donc beaucoup plus gérable.
Rejeter les euro-obligations et dire : «prenez de l’argent du Mécanisme européen de stabilité» – c’est-à-dire des prêts – c’est condamner des pays comme la Grèce ou le Portugal à un endettement très  lourd  d’ici l’an  prochain, même s’ il n’y a pas de conditions préalables attachées à ces prêts. Le retour du pacte budgétaire l’année prochaine entraînera des niveaux d’austérité extrêmes pour une très grande partie de l’Europe, pires encore que ceux  que la Grèce a connus en 2011. Quand l’économie européenne commencera à sortir de la récession du coronavirus, nous serons frappés par une vague de récession secondaire qui sera imposée par Bruxelles, par Francfort.
Nous pouvons déjà entendre l’Allemagne parler de son retour à « Schwarze Nul »  l’année prochaine [une règle qui met un frein à l’endettement en imposant un équilibre entre les dépenses et les recettes]. Ne vous y trompez pas : ils exigeront un assainissement budgétaire pour le Portugal, la Grèce, l’Italie et l’Espagne l’année prochaine. Il n’y a pas de meilleur cadeau aux eurosceptiques  et aux nationalistes qui veulent détruire l’Union européenne .

TSF: Quel est le  problème principal ? La nature ou le montant de  la somme décidée à l’Eurogroupe? Le plan de secours de l’Allemagne est plus important que celui de l’Europe.

YV: Les deux.
Le montant  total des injections budgétaires directes convenues à l’Eurogroupe est pitoyable. Le reste du monde se moque de l’Europe, et à juste titre. Ce n’est que 0,22% du PIB de la zone euro. Le reste, ce sont des prêts, et les prêts sont inutiles. Si vous avez un problème de faillite, vous ne pouvez pas y faire face par des prêts supplémentaires, et ce à quoi nous sommes confrontés actuellement, c’est un problème de faillites en raison du confinement pendant tant de semaines et de mois.
L’Allemagne, en raison de sa marge de manœuvre budgétaire, affecte un stimulus de 6% de son PIB à la relance, et il ne s’agit pas de prêts. Dans le cas du Portugal et de la Grèce, c’est environ 0,9%. Cela va aggraver les déséquilibres qui sont déjà un problème dans la zone euro, à tel point que la politique, en particulier dans les pays du sud comme l’Italie par exemple, deviendra toxique. Je ne vois tout simplement pas que la zone euro puisse  survivre  à cette deuxième vague  d’erreurs. Les mêmes erreurs que nous avons commises  en 2010  en traitant le problème de nos pays, qui  était  l’insolvabilité, comme quelque chose qui pouvait  être résolu par des prêts.

TSF: Pensez-vous qu’à long terme, les pays  opposés aux euro-obligations n’auront d’autre choix que d’accepter cette solution?

YV: Je ne vois pas comment. Si cette crise n’a pas changé la vision des classes dirigeantes en Allemagne, aux Pays-Bas, en Finlande,  en Autriche et ainsi de suite, si elle ne les a pas persuadés que le moment est venu pour les euro-obligations, pour l’unification plutôt que  le «chacun pour soi», je ne  vois pas  pourquoi ils changeraient d’avis à l’avenir. C’est pourquoi je pense que le 9 avril restera dans les mémoires comme le moment où la désintégration de l’Union européenne et de l’Union monétaire en particulier a commencé.

TSF: Le ministre néerlandais des Finances a suggéré que l’Italie et l’Espagne devraient faire l’objet d’une enquête pour avoir manqué d’argent  face à cette crise. Il s’est ensuite excusé après que le Premier ministre portugais ait déclaré que ces mots étaient dégoûtants. Le mot solidarité signifie-t-il encore quelque chose en Europe?

YV: Non. Je me souviens que les plans de sauvetage pour le Portugal et  la Grèce étaient déguisés en solidarité. Oui, solidarité avec la Deutsche Bank, la Société Générale, car l’argent qui est allé à nos trésors  a fini par rembourser les dettes  des banques françaises et allemandes, qui s’étaient tellement endettées aux États-Unis en 2008 qu’elles étaient insolvables.
Mais je crains que nous  commettions une grosse erreur, en tant que Grecs, en tant que Portugais, voire en tant qu’Allemands. Ce n’est pas un cas de solidarité. Nous ne devrions pas demander de la solidarité au ministre néerlandais.
Le ministre néerlandais des Finances a raison. Il n’a pas l’obligation, à des fins de solidarité, d’accepter des euro-obligations. Mais il a l’obligation d’accepter les euro-obligations car c’est la seule politique financière sensée qui soit également dans l’intérêt des Pays-Bas.
Ce que les ministres néerlandais,  allemand,  autrichien et finlandais des finances doivent  comprendre, c’est que la raison pour laquelle leurs finances sont tellement meilleures que celles du Portugal, de la Grèce ou de l’Espagne est qu’ils bénéficient de taux d’intérêt négatifs depuis huit ans, donc leur  dette a diminué.
Leurs exportations nettes vers la Chine, les États-Unis ou le Royaume-Uni ont été maintenues à un niveau élevé car l’euro était relativement bas. Et il était bas parce que dans la zone euro il y avait les pays déficitaires: Portugal, Espagne, Italie, Grèce. Leurs économies et leurs excédents sont dus au fait qu’ils se trouvent dans la même zone monétaire que les pays déficitaires. Ils ne peuvent pas dire que ce n’est que grâce à eux-mêmes,  que c’est donc leur argent et qu’ils ne s’endetteront pas en commun. S’ils veulent bénéficier de l’euro, ils devront avoir l’euro-obligation. S’ils sont intelligents dans leur égoïsme, ils devraient vouloir l’euro-obligation. Nous, les sudistes, ne devons pas faire appel à leur instinct de solidarité ou de philanthropie. Nous devons faire appel à leur bon sens.

TSF: Cette crise peut-elle conduire à la fin de la zone euro?

YV: Il ne fait aucun doute que ce sera le cas si nous continuons sur cette voie. L’Italie va devoir emprunter d’énormes quantités d’argent, et il y aura un effondrement du PIB d’au moins 10%. Le ratio de la dette au PIB atteindra 180% ou encore davantage très bientôt. Le déficit sera gigantesque: 15%, peut-être 20%. Bruxelles dira l’année prochaine: “Vous devrez passer, disons, de 18% à 7%”. C’est un programme d’austérité de 11% du PIB. Tout gouvernement qui met en œuvre un programme d’austérité de 11% tombera très bientôt. Matteo Salvini va entrer au gouvernement et je peux vous assurer que la première chose qu’il fera sera un plan pour la sortie de l’Italie de l’euro. Quand l’Italie en sortira, nous en sortirons tous.

TSF: Le FMI prévoit une forte récession dans toute la zone euro. Sommes-nous dans une récession à long terme ?

YV: Il n’y a pas de doute que l’Eurogroupe honteux présidé par M. Centeno a condamné la zone euro à être le bloc économique malade du monde. La Chine, les États-Unis et le Royaume-Uni connaîtront une reprise beaucoup plus rapide. L’absence de relance budgétaire dans la zone euro garantira que nous sortirons de cette crise avec nos économies beaucoup plus affaiblies et les déséquilibres entre les pays du nord et du sud encore aggravés.

TSF: Vous avez fondé le Mouvement pour la démocratie en Europe (DiEM25) et sa section politique grecque MéRA25. La référence à 2025 signifie que  le mouvement espère démocratiser l’Europe d’ici 2025. Maintenez-vous cet objectif?

YV: Nous n’aurions jamais espéré le faire. C’était une question très différente que nous nous étions posée en 2015. La question était: combien de temps avons-nous pour démocratiser l’Europe avant le point de non-retour ? Un peu comme pour le changement climatique. Quand l’Europe se trouvera-t-elle dans une situation où les déséquilibres internes et les forces centrifuges sont tels que nous ne pouvons pas nous unir ? Nous avons répondu 10 ans, et avons décidé d’appeler notre mouvement DiEM25. Le coronavirus est en train de prouver que c’était trop optimiste. Si nous ne nous unissons pas maintenant, face à une menace symétrique, si nous ne pouvons pas comprendre maintenant que nous sommes tous dans le même bateau… et ce n’est pas une question de solidarité, c’est une question de rationalité.

TSF: Quels sont vos objectifs politiques avec MéRA25 ?

YV: Un objectif: mettre fin à la faillite sans fin de la Grèce. Nous avons des banques en faillite, un État en faillite, des familles en faillite et des entreprises en faillite. Et tant que nous continuerons à prétendre que nous pouvons surmonter cela grâce à des prêts, nous perpétuerons simplement la faillite. Nos jeunes quittent le pays, et c’est le plus grand cauchemar: nous nous retrouvons avec un pays plein de personnes âgées, beaucoup d’étrangers vivant ici dans des  appartements cinq étoiles sur les  plages privatisées de ce beau pays, alors que  nos jeunes vivent aux États-Unis, au Canada, en Chine ou en Inde.
Quand réussirons-nous ? Cela dépendra de notre capacité à convaincre le peuple grec alors que les médias  sont  aux mains de l’oligarchie.  Nous sommes entrés au Parlement dès notre première tentative, et notre message passe malgré la diabolisation dont nous sommes l’objet.

TSF: Vous avez publié les enregistrements des réunions de l’Eurogroupe en 2015. Ne pensez-vous pas que cela pourrait conduire à davantage de méfiance entre les pays?

YV: Au contraire. L’argument selon lequel le peuple n’est pas assez intelligent est un argument contre la démocratie et pour le fascisme. Regardez l’Eurogroupe du 9 avril. Des décisions importantes y ont été prises qui condamnent l’Europe à davantage de récession, d’austérité et de souffrance pour la majorité des Européens. Je crois que les citoyens portugais ont parfaitement le droit de savoir ce que M. Centeno a dit là-bas en leur nom. Les électeurs allemands devraient savoir ce que leur ministre des Finances a dit. Si vous continuez à considérer les gens comme incapables de traiter des informations qui concernent leur vie, ce que vous dites est : «Nous ne voulons pas d’une démocratie. Nous voulons une oligarchie avec des élections occasionnelles où les gens se rendent aux urnes sans savoir ce que font leurs représentants à huis clos.»

TSF: En repensant à l’époque où vous étiez ministre des Finances de la Grèce, regrettez-vous quelque chose ? Auriez-vous fait quelque chose différemment ?

YV: Bien sûr. Quiconque ne repense pas ce qu’il a fait lorsqu’il a de nouvelles informations est un fanatique dangereux.
J’aurais fait beaucoup de choses différemment. Mais la question est : qu’aurais-je fait différemment avec les informations que j’avais à l’époque ? Et je pense que j’aurais dû être beaucoup moins conciliant avec la troïka. J’aurais dû être beaucoup plus dur. Je n’aurais pas dû chercher un accord intermédiaire. J’aurais dû leur adresser un ultimatum : «Une restructuration de la dette, sinon nous sortons  de l’euro aujourd’hui.»



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