Les leçons de l’enfer des forêts grecques de cet été – The Guardian

Après la seconde guerre mondiale, la campagne grecque a été affaiblie par deux vagues humaines : un exode de ses villageois, puis une invasion très particulière venue de sa périphérie. Ces deux vagues, favorisées par la faiblesse de l’État et la crise climatique, ont transformé le drame mineur des incendies de forêt naturellement rédempteurs en la catastrophe déchirante de cet été.

Après des vagues de chaleur d’une longévité sans précédent, les incendies qui ont sévi pendant les mois d’été ont jusqu’à présent détruit plus de 100 000 hectares d’anciennes forêts de pins. Ils ont noirci des pans entiers de l’Attique, brûlé des parties de l’ancien Olympe et anéanti les magnifiques forêts du nord de l’Eubée, dont les communautés rurales ont perdu leurs maisons, sans parler de leurs moyens de subsistance et de leurs paysages.

À ces habitations petites-bourgeoises, qui, dans les années 1980, étaient disséminées dans toute l’Attique, s’est ajoutée la banlieue de la classe moyenne au milieu des années 1990. Villas et centres commerciaux ont progressivement envahi les zones boisées de l’intérieur des terres, en bordure d’Athènes, à une vitesse qui reflétait la croissance économique alimentée par l’argent emprunté aux banques de l’UE ou fourni par les fonds structurels européens.

C’est comme si nous cherchions des ennuis. Le feu est un allié naturel des forêts de pins méditerranéennes. Il aide à débarrasser le sol des vieux arbres et permet aux jeunes de prospérer. En se servant quotidiennement du bois et en pratiquant le brûlage tactique chaque printemps, les villageois empêchaient autrefois ces feux de se déchaîner. Hélas, non seulement les circonstances ont contraint les villageois à abandonner les forêts, mais lorsqu’ils sont revenus, eux et leurs descendants, en tant que citadins atomisés, pour construire leurs maisons d’été dans les forêts non entretenues, ils l’ont fait sans aucune connaissance ou pratique communautaire traditionnelle.

Le célèbre clivage économique nord-sud de l’Europe a son pendant dans les forêts grecques. Dans des pays comme la Suède ou l’Allemagne, les forêts ont été intensément transformées en marchandises. Si cela a entraîné la disparition des forêts anciennes et leur remplacement par des plantations arides, des terres agricoles ou des pâturages, au moins la campagne n’a pas été abandonnée comme elle l’a été en Grèce. En un sens, l’état déplorable de la campagne grecque, l’urbanisation rapide et non réglementée, et notre État faible et corrompu sont tous des reflets du capitalisme atrophié du pays.

Les gouvernements grecs étaient conscients de la précarité de notre modèle d’utilisation des terres depuis que les incendies de forêt ont commencé à se venger de nous dans les années 1970. Au fond d’eux-mêmes, ils savaient que nous avions, collectivement, violé la nature, et que celle-ci exerçait maintenant sa longue vengeance. Convaincus, cependant, que leurs chances de réélection auraient été condamnées s’ils osaient dire aux électeurs qu’ils devaient peut-être renoncer au rêve de cette cabane dans la forêt, abandonner le plan de suburbanisation des forêts de pins, les gouvernements ont choisi la voie la plus facile : ils ont blâmé les vents chauds, les incendiaires diaboliques, la malchance, voire même un saboteur turc.

La responsabilité collective était la première victime de chaque brasier. Le 23 juillet 2018, dans une colonie balnéaire située au nord d’Athènes et connue sous le nom de Mati, une boule de feu démoniaque a incinéré 103 personnes en quelques minutes – dont un ami. La cause était évidente pour quiconque était prêt à jeter un regard désintéressé sur la façon dont cette dense colonie avait été insérée dans une forêt de pins vieillissante, avec des allées étroites n’offrant aucune chance réaliste d’échapper à l’inévitable incendie.

Hélas, ni le gouvernement ni l’opposition n’ont osé admettre l’évidence : nous n’aurions jamais dû autoriser la construction de cette colonie. Au lieu de cela, ils se sont hurlés dessus sans fin, se lançant des reproches les uns aux autres sans aucun respect pour les victimes, la société, ou la nature.

Même lorsque les gouvernements ont tenté de moderniser leurs pratiques, ils ont aggravé la situation. En 1998, dans un souci de professionnalisation de la lutte contre les incendies, l’unité de lutte contre les incendies de brousse (jusqu’alors gérée par la commission des forêts) a été dissoute et intégrée au corps des pompiers urbains. Les économies d’échelle qui en ont résulté ont eu un coût : la fin de l’effort de déboisement à grande échelle que l’unité de lutte contre les feux de brousse avait l’habitude d’entreprendre chaque hiver et chaque printemps.

Suivant l’instinct naturel de la bureaucratie urbaine qui favorise la technologie de pointe au mépris des pratiques traditionnelles, le corps unifié des pompiers s’est retiré des forêts et s’est concentré sur une stratégie consistant à mettre en place des pare-feu autour des zones bâties, tout en bombardant les feux de forêt depuis les airs – à l’aide d’avions qui, le plus souvent, ne peuvent pas voler en raison de conditions défavorables.

Puis, au début de l’année 2010, vint la faillite non déclarée de l’État grec. Bientôt, des dizaines de fonctionnaires de l’UE et du FMI – la tristement célèbre troïka – sont arrivés à Athènes pour imposer le programme d’austérité le plus sévère du monde. Tous les budgets ont été impitoyablement réduits, y compris ceux destinés à la protection des citoyens et de la nature. Des milliers de médecins, d’infirmières et, oui, de pompiers ont été licenciés. En 2011, le budget total des pompiers a été réduit de 20 %.

Au printemps 2015, un officier supérieur des pompiers m’a dit qu’il fallait au moins 5 000 pompiers supplémentaires pour offrir une protection de base l’été suivant. En tant que ministre des finances de la Grèce à l’époque, j’ai élaboré des plans visant à prélever des économies sur d’autres parties du budget pour réembaucher un nombre modeste de pompiers et de médecins (2 000 au total). En entendant cela, la troïka m’a immédiatement accusé de “revenir sur mes pas” et m’a clairement averti que, si j’insistais, les négociations à l’Eurogroupe seraient interrompues – ce qui revient à annoncer la fermeture des banques grecques.

Depuis lors, le seul véritable changement a été la hausse constante des températures, due à l’accélération de la dégradation du climat. La tempête de feu de cet été était tout à fait prévisible, tout comme l’incapacité de notre État à réagir efficacement. Et l’UE ? A-t-elle envoyé des dizaines d’agents pour gérer les événements sur le terrain, comme elle l’avait fait pour imposer l’austérité ? Contrairement à l’aide que la Grèce a reçue des différents gouvernements européens, y compris celui de la Grande-Bretagne post-Brexit, les institutions européennes ont brillé par leur absence.

La question terrifiante qui se pose est la suivante : quelle sera la prochaine catastrophe ? Le spectre d’une nouvelle menace pour les forêts grecques plane sur le pays. Il a pris forme dans l’empressement de l’actuel gouvernement de droite à sous-traiter la reforestation à des entreprises multinationales privées. À la recherche d’un euro rapide, elles colportent des arbres génétiquement modifiés à croissance rapide, qui n’ont pas leur place en Méditerranée et sont hostiles à notre flore, notre faune et notre paysage traditionnel. Contrairement à l’impact terrible de la faillite de l’État sur notre peuple, que nous espérons pouvoir inverser un jour, cette attaque contre nos forêts indigènes sera irréversible.

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Texte traduit en français par Maroussia Bednarkiewicz

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