«Nous n’avons à perdre que nos dettes»

DiEM25 France
ven 06, 2019, Uncategorized
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Nous publions avec l’aimable autorisation de la revue Jacobin cet entretien avec Yanis Varoufakis, réalisé par David Broder, publié le 7 juin dernier et traduit par Claire Delstanche.

Quatre ans après être devenu un exécutant servile des dogmes de l’Union européenne, le premier ministre grec Alexis Tsipras est sur le point de perdre son poste. Mais pour l’ancien ministre des Finances, Yánis Varoufákis, les élections anticipées du mois prochain sont une chance de faire revenir la lutte contre l’austérité au Parlement.

Parmi les mauvais résultats de la gauche aux élections européennes, le score grec a été particulièrement poignant. Lors de la dernière campagne de ce type en 2014, Syriza a mené la révolte contre l’austérité pour devenir le plus grand parti , dans sa dernière étape vers le gouvernement du pays. Cinq ans plus tard, lors des élections du mois dernier, il avait dix points de retard sur la droite, Nouvelle Démocratie. Et alors que Syriza avait promis de provoquer le changement dans toute l’UE, il est désormais le meilleur élève du dogme néolibéral «Il n’y a pas d’alternative».

Après quatre ans de diminutions des retraites, de bradages d’actifs de l’État et même d’un virage à droite de la politique étrangère, Syriza est sur le point de perdre le gouvernement. En effet, non seulement le parti d’Alexis Tsipras a imposé une austérité encore plus sévère que tout ce que ses prédécesseurs auraient jamais pu rêver, mais comme des élections générales anticipées sont imminentes, il ne sera plus qu’ une opposition sans force au gouvernement durement réactionnaire de Nouvelle Démocratie. Les sondages pour le vote du 7 juillet annoncent une avance considérable pour les conservateurs, qui pourraient même obtenir une majorité absolue au parlement.

Si Syriza a perdu sa base, c’est l’expression de la déception et du désespoir. Mais il y a aussi des signes indiquant que certains de ses électeurs se tournent vers des alternatives de gauche. Le parti MeRA25 de l’ancien ministre des Finances Yánis Varoufákis a obtenu un résultat particulièrement honorable aux élections européennes, à moins de quatre cents voix pour élire un membre du Parlement européen. Alors que la Grèce se prépare à de nouvelles élections générales, MeRA25 espère élire ses premiers parlementaires, offrant ainsi une plate-forme à son appel pour remplacer l’austérité par des investissements à l’échelle européenne.

David Broder, de Jacobin , a parlé avec Varoufákis de l’effet de la défaite de Syriza sur la gauche européenne au sens large, des perspectives de réalignement de la politique européenne et des propres plans de MeRA25 pour une «révolution politique» en Grèce.

DB._Presque tous les partis de gauche ont perdu des voix aux élections européennes, quelle que soit leur stratégie vis-à-vis de l’Union européenne (UE). Pour cette raison, de nombreuses analyses des résultats se sont concentrées sur des obstacles plus généraux, invoquant la «mort du moment populiste», la stabilisation de l’UE, voire l’absence de gouvernements de gauche capables de remettre en cause son équilibre politique actuel. De telles lectures suggéreraient toutes qu’une fenêtre d’opportunité s’est fermée. Pensez-vous que c’est le cas ou y a-t-il encore des ouvertures?

YV._ Il est indéniable qu’une grande fenêtre d’opportunité s’est fermée – et elle l’a été ici, en Grèce, en 2015. Des millions d’Européens regardaient avec espoir vers ce pays, et c’est le gouvernement Syriza d’Alexis Tsipras (élu en janvier) qui avait la responsabilité de garder cette fenêtre ouverte et de l’ouvrir davantage pour les autres. Ce dont ces millions de personnes espéraient se débarrasser, n’était même pas le vrai néolibéralisme, mais ce que j’appellerais la faillitocratie – un nouveau régime dans lequel le plus grand pouvoir était détenu par les banquiers les plus faillis.

La reddition de Tsipras en juillet 2015 a fermé cette fenêtre d’opportunité. Et il ne faut pas dorer la pilule : les élections européennes ont été une catastrophe complète pour les progressistes. Cependant, nous devons également préciser qu’il n’y a jamais de victoire ou de défaite définitive. De nouvelles fenêtres s’ouvrent toujours.

DB.–Cependant, si le traitement de la Grèce par la troïka a porté atteinte à l’image de l’UE et a également mis en doute la possibilité qu’un seul État puisse changer les choses, il y a peu de signes comme quoi d’autres forces pourraient remettre en cause l’ordre actuel. DiEM25 a parlé de la construction de larges fronts à travers l’Europe, incluant même des libéraux et des conservateurs à l’esprit progressiste qui voient la nécessité de sortir l’UE de ses dogmes d’austérité. Mais voyez-vous des preuves que d’autres forces politiques avancent dans la direction que vous suggérez?

YV._ Premièrement, je dirai que la raison pour laquelle nous avons perdu la fenêtre d’opportunité n’est pas le traitement réservé à la Grèce par la troïka. Nous ne devrions pas blâmer nos ennemis pour nos défaites, tout comme nous ne reprochons pas au scorpion de nous piquer – c’est dans sa nature. Le blâme est pour ceux qui ont décidé de troquer le programme anti-austérité pour lequel ils ont été élus en échange de quelques années au gouvernement – tout en se faisant flatter par l’ennemi.

En ce qui concerne la résonance de nos arguments, il existe un fossé impressionnant entre la reconnaissance générale du fait que l’austérité était une catastrophe et l’absence de tout programme politique pour y mettre fin. J’ai le privilège de parler à beaucoup de banquiers – pour une raison quelconque, ils aiment me parler. Ils reconnaissent parfaitement que le socialisme pour les banquiers et l’austérité pour la population ont entraîné une défaite majeure pour le capitalisme européen. Les sociaux-démocrates sur le terrain admettent que cela a été terrible, à l’instar de certains conservateurs, ainsi que des Verts et de la gauche. Mais la déconnexion réside dans l’absence d’un plan politique organisé pour nous sortir de cette situation.

Même les progressistes n’ont pas réussi à s’unir pour proposer une alternative. En effet, seul DiEM25 a présenté son plan pour un Green New Deal. Les Verts eux-mêmes sont si conservateurs, si ordolibéraux et si effrayés que les conservateurs puissent les accuser d’être irresponsables sur le plan budgétaire qu’ils finissent par recycler l’ordolibéralisme.

Mais nous ne regrettons pas de ne pas nous tenir aux côtés du Parti de la Gauche européenne , qui a choisi l’incohérence. De l’Italie à la Suisse, à la Hongrie ou au Royaume-Uni, les fascistes et les membres de la droite sont cohérents: ils disent: «Nous voulons récupérer notre pays », ce qui signifie la dissolution des organisations

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et des institutions supranationales et la stigmatisation des étrangers, qu’il s’agisse des Juifs, des Syriens, des Grecs, des Allemands ou des réfugiés – “l’autre”. C’est une impasse misanthropique, mais cohérente.

On ne peut pas le dire du Parti de la Gauche européenne, qui comprenait non seulement Syriza – qui a complètement capitulé devant la troïka – mais aussi le Parti communiste français europhile et les forces alliées euro-sceptiques telles que la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, ou Podemos, dont la politique concernant l’Europe et l’euro est de ne pas avoir de politique.

Donc, je dirais que le programme de DiEM25 est le seul qui vaille la peine de se battre. Aux élections européennes, nous n’avons pas bien réussi – nous avons obtenu un peu plus de 1% des voix. Mais j’ajouterais que notre budget total n’était que de 85 000 €, une somme dérisoire pour une élection européenne. Des gens se présentant pour la mairie d’une petite ville dépenseraient plusieurs fois cette somme. Se présenter sur une position de principe signifiait que nous n’avions ni l’infrastructure ni la possibilité de dépenser pour faire mieux.

DB._Cette élection a vu non seulement la croissance de l’extrême droite, mais aussi des avancées pour les partis libéraux et verts, aux dépens des sociaux démocrates et des sociaux chrétiens. Mais si le sentiment pro-européen a été mobilisé contre le populisme de droite, pensez-vous que cela pourrait être exploité par la gauche anti-néolibérale? L’augmentation du soutien à ces partis n’a-t-elle pas été davantage un vote de confiance dans l’UE telle qu’elle existe actuellement?

YV.–Il est stupéfiant de parler de vote de confiance dans l’UE alors que l’extrême droite est arrivée en première position en France, en Grande-Bretagne et en Italie. Il y a dix ans, si on vous avait dit que cela arriverait, vous auriez dit – oh mon dieu. Les médias grand public présentant la montée des partis libéraux et verts comme un vote de confiance dans l’UE sont ahurissants.

Politiquement et historiquement, la montée de ces partis est sans importance. La montée des libéraux est due à Macron en France et à Ciudadanos en Espagne. Ce sont des forces profondément conservatrices – Ciudadanos gouverne même avec l’extrême droite Vox en Andalousie. Ils n’ont rien de libéral: ce sont des guerriers de classe traditionalistes et adeptes de l’austérité, contre la classe ouvrière. Certaines de ces forces pourraient être qualifiées de plus libérales, mais seulement dans le sens où la CDU (Union chrétienne démocrate) allemande est plus libérale que le ÖVP [Parti du Peuple) autrichien. Ceci est juste un décalage au sein du même bloc libéral-conservateur. La même chose pourrait être dite des Verts – et ici nous parlons vraiment de la France et de l’Allemagne, où les Verts sont une force significative. Ces partis sont l’aile verte de la social-démocratie et leurs partenaires gouvernementaux traditionnels sont le Parti socialiste et le SPD [Parti social-démocrate], qui se sont effondrés en raison de leur connivence dans l’assaut contre les électeurs de la classe ouvrière. En effet, dans l’ensemble, les blocs sociaux-démocrates / verts qui ont conduit aux gouvernements de François Hollande et de Gerhard Schröder sont en recul.

Célébrer la montée des  Verts, c’est célébrer un choix de vie: des conservateurs fiscaux qui souhaitent célébrer le recyclage et qui disent aimer Greta Thunberg lorsqu’ils s’adressent à leurs enfants. En effet, lors d’un débat avec Sven Giegold, le principal candidat des Verts allemands, en réponse à ma présentation de l’ambitieux programme de DiEM25 : un investissement vert de 500 milliards d’euros par an financé par des obligations de la Banque européenne d’investissement, j’ai été choqué de l’entendre rétorquer qu’il n’y avait pas assez de projets verts à financer avec autant d’argent. Il a avancé comme preuve le credo néolibéral selon lequel, si le besoin s’en était fait sentir, le marché aurait fourni les investissements!

DB.En ce qui concerne plus particulièrement la Grèce, malgré tout, il n’y a que des signes mitigés indiquant que les électeurs de Syriza se dirigeront ailleurs. La section grecque MeRA25 de DiEM25 s’est bien comportée, car c’est de justesse qu’ elle n’a pas réussi à élire un membre du Parlement européen (2,99%). La liste de l’ex-présidente Syriza du Parlement, Zoe Konstantopoulou, a obtenu 1,6%, mais les autres forces de gauche radicale, Popular Unity et Antarsya, n’ont obtenu que 0,6% chacune. Pensez-vous que les électeurs de gauche ont adopté le point de vue de Tsipras selon lequel Syriza avait tiré le meilleur parti d’une mauvaise situation? Ou ont-ils perdu confiance dans la possibilité de changer les choses? Et quelles sont les chances de réunir ces autres forces?

YV.– Depuis qu’il a capitulé devant la troïka, Tsipras a toujours voulu investir dans un dilemme destiné aux progressistes: «Par qui voulez-vous être torturé? Un bourreau enthousiaste ou quelqu’un comme moi qui ne veut pas vous torturer mais le fera pour garder son emploi? » C’était sa ligne en septembre 2015 [lors de la deuxième élection générale de cette année-là, après que Syriza eût cédé à la troïka]. Mais quatre ans plus tard, après avoir appliqué sans fard les politiques d’austérité plus sévères que n’importe où en Europe y compris sous les gouvernements précédents de la Grèce, il ne peut plus faire chanter les progressistes avec des arguments du moindre mal.Les lecteurs ne le savent peut-être pas, mais lors des élections européennes, notre parti, MeRA25, a dû lutter contre un effort systématique pour nous faire taire. Nous n’avons eu aucune couverture médiatique jusqu’au moment où les médias ont été contraints par la loi de nous mentionner et de nous donner un peu de temps d’antenne. Ce n’était pas le cas de l’Unité populaire ou d’autres partis plus petits qui prônent le Lexit [une sortie de gauche de l’UE].

Le régime ne s’est pas senti menacé par les partisans d’une sortie de l’euro et de l’UE. Notre point de vue – que nous ne sortirons pas et qu’il appartient au gouvernement allemand de sortir ou de nous jeter dehors- est plus difficile à gérer pour eux. Le régime nous a méprisés parce que nous ne voulons pas du Grexit mais ne le craignons pas. Notre appel unilatéral à la mise en œuvre de politiques parfaitement modérées sans peur ni passion les a déstabilisés. C’était un danger pour leur système en raison de son large attrait.

Notre score a été d’un peu moins de 3%. Mais ce résultat est plus frappant si nous considérons que nos sondages internes nous disaient qu’il n’y avait que 38% des électeurs qui savaient que notre parti existait.

Nous n’allons pas participer à une guerre civile à gauche: depuis trois ans, nous n’avons jamais critiqué publiquement nos camarades. Notre point de vue a toujours été nuancé mais également ferme dans son opposition à l’austérité et à la liquidation des personnes et des biens au profit de la troïka. Nous avons plutôt proposé un programme paneuropéen d’investissement et de politique sociale – c’est-à-dire la transformation de l’UE par des mouvements politiques de masse, et pas seulement sa “réforme”.

Avant les élections, nous avons invité nos amis – Zoe Konstantopoulou, des membres de l’Unité populaire et Antarsya – à une discussion sur ce qui pourrait être fait. Ils n’étaient pas intéressés. Cependant, depuis les élections européennes, de nombreux adeptes de ces partis sont venus chercher un dialogue. Nos portes sont naturellement ouvertes. Ce n’est pas une discussion qui devrait être menée sous l’hégémonie de qui, que ce soit, mais plutôt une discussion qui devrait être basée sur le principe : une personne, une voix.

Hier, nous avons publié une liste d’éminents progressistes qui n’avaient jusqu’à présent rien à voir avec MeRA25, mais qui ont maintenant hâte de se présenter aux élections législatives grecques du 7 juillet. Je suis heureux de dire que MeRA25 se transforme en une grande coalition de progressistes, allant de la gauche marxiste aux verts, voire aux néolibéraux anti-systémiques.

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DB._ Mais quelle base existe-t-il pour l’unité avec les néolibéraux?

YV._Je vais vous donner un exemple de néolibéral qui a décidé de partager notre sort . C’est un partisan de Von Mises et de Hayek. Je pense qu’il a même des sympathies pour Thatcher. Mais après dix ans de plans de sauvetage des banquiers financés par les contribuables et de la servitude de la dette pour le plus grand nombre, il a supposé que le régime actuel nuisait à la liberté. Dans un message de soutien qu’il nous a envoyé d’ Equateur (il écrit un livre là-bas) dans lequel il nous appelait compañeros , il a conclu en ces termes: “Nous n’avons à perdre que les chaînes de notre servitude pour dettes!” Je pense que cela répond à votre question.

Plus généralement, notre collaboration avec des personnes d’origines idéologiques différentes ne consiste pas en des réunions au sommet au cours desquelles des postes sont répartis entre des gens en fonction et des nouveaux venus. Nous avons un programme, comprenant des parties avec lesquelles les gens peuvent ou non être totalement d’accord. Mais il est constamment amendable sur la base de l’égalité et du principe : une personne, une voix.

En effet, nous sommes fiers de la manière dont nous avons défini notre programme: l’agenda politique de MeRA25 en Grèce est déterminé par le vote en ligne, qui inclut nos membres britanniques, allemands, portugais, etc., aussi bien que grecs. Si vous souhaitez le modifier, vous devez traduire l’amendement en neuf langues. Ce n’est pas simplement un choix oui-non – êtes-vous d’accord avec ce qui est devant vous – mais plutôt le résultat de cinq référendums sur cinq questions, pour décider ce que nous disons sur la Macédoine, l’armée et la conscription, la drogue, etc. , avant de voter sur l’ensemble du programme.

DB.– Au-delà de la politique de parti, il y a aussi la question du mouvement anti-austérité plus large. Selon une analyse, après le point culminant de la mobilisation en 2011-2013, Syriza aurait pu faire adopter sa politique sans rencontrer beaucoup de résistance, car les mouvements sociaux avaient reculé, notamment parce que des années d’austérité ont rendu plus difficile de consacrer du temps et de l’énergie à la politique. Voyez-vous une renaissance de ces mouvements, par exemple autour des saisies immobilières ou des pharmacies d’entraide? Quels liens avez-vous avec eux?

YV•– Tout d’abord, je dois dire que je m’oppose de toutes mes forces à l’excuse avancée par Tsipras, soutenant que les gens n’étaient pas prêts à se battre. Lors du référendum de juillet 2015, le vote “non” a été de 62%  – un vote véritablement déterminé par la classe, peut-être le premier en Europe.

Ceux qui ont voté «non» sont ceux qui n’avaient pas d’argent à la banque, y compris des gens de droite qui avaient toujours soutenu Nouvelle Démocratie; et je peux vous assurer que les collègues de Syriza qui avaient de l’argent à la banque ont voté «oui». Dans les rues,dans les quartiers, les institutions de solidarité nées des années de crise, comme les services médicaux mis sur pied par des médecins bénévoles et les épiceries gratuites qui collectaient de la nourriture pour les pauvres étaient à leur apogée en juillet 2015. Elles étaient prêtes à intervenir pour soutenir et honorer le vote «non».

Mais le soir du référendum, en une nuit seulement, le premier ministre a joué son Ramsay MacDonald [le dirigeant syndical britannique de la Grande Dépression, qui a imposé de sévères réductions de dépenses et s’est allié aux conservateurs, divisant son parti]. Que voulez-vous que les gens fassent? Je peux vous dire ce qu’ils faisaient: ils se prenaient dans les bras et pleuraient dans les bras les uns des autres. C’était comme le sentiment de perte après une catastrophe naturelle majeure, sauf que c’était encore pire, car ce n’était pas une catastrophe naturelle, mais une défaite imposée par le chef de la gauche, qu’ils avaient adoré.Le fait qu’ils ne soient pas descendus dans la rue ne donne pas à Tsipras le droit de dire, cyniquement, que les gens n’étaient pas prêts. Tu n’étais pas prêt, mon pote.

Mais la privatisation de la douleur est un phénomène réel. Vous n’imaginez pas combien de gens étaient prêts à se battre, mais aujourd’hui, sont déprimés. Ils disent: «Ce que vous faites avec MeRA25 est formidable, mais nous ne pouvons pas tout recommencer.» C’est comme avoir vécu une relation traumatisante et ne plus pouvoir faire face à la trahison et à la rupture.Nous sommes accusés, peut-être à juste titre, d’être un parti élitiste. Nous avons été créés dans un théâtre à Berlin et organisés en ligne, et les personnes qui ont adhéré avaient donc tendance à être jeunes, instruits, à vocation internationale, etc. Tout cela est vrai, mais nous ne pouvions pas commencer autrement tout en étant transnationaux.

Mais les choses changent aussi. Au cours des dernières semaines, nous avons fortement misé sur les syndicats, notamment les travailleurs de l’électricité. Ils ont été trahis par Syriza , qui a scindé et privatisé la société d’énergie publique. Ou prenons les agents de nettoyage du secteur public, qui ont été les premières victimes de l’assaut de la troïka contre les pauvres. Une femme de ménage se présente sur la partie proportionnelle de notre liste pour le 7 juillet. Nous nous tournons vers les mouvements sociaux, car ils ont besoin d’une organisation politique qui leur permette de s’exprimer au-delà de leurs localités spécifiques et qui ne les domine pas. S’ils n’en ont pas, ils seront alors écrasés par un nouveau régime de droite où une oligarchie renaissante fera la loi – fondé sur ce que j’appelle le quatrième mémorandum, l’état de servitude pour dettes jusqu’en 2060 convenu entre Syriza et les créanciers.

DB.– La droite, Nouvelle Démocratie, est persuadée de remporter les élections législatives, après avoir battu Syriza de 10% aux élections européennes. Mais on ne sait pas ce qui va arriver au parti de Tsipras. Lors du vote du 26 mai, plusieurs de ses principaux candidats étaient issus de milieux apolitiques, voire de droite, suggérant l’adoption d’un vieux modèle clientéliste comme celui du PASOK. Pourtant, une cure d’ opposition pourrait lui permettre de changer d’image. Voyez-vous des signes de régénération ou des forces avec lesquelles vous pourriez travailler au sein de Syriza?

YV.– La seule chose qui compte pour nous, c’est de libérer les Grecs de la servitude pour dettes. Si nous pouvions travailler à cela avec Syriza, nous le ferions. Mais nous ne le pouvons pas et nous ne le ferons pas, s’ ils ne sont pas en état de poursuivre cet objectif. C’est vrai que Syriza sera l’opposition officielle, mais ce ne sera pas une opposition crédible. Heureusement, je pense que nous élirons des députés et que nous serons la véritable opposition.

Ce n’est pas juste une opinion personnelle. Que peuvent-ils vraiment dire à Kyriakos Mitsotakis [le chef de Nouvelle Démocratie] quand il sera premier ministre? Restaurer les pensions que Syriza a éliminées? Récupérer les ports et les aéroports privatisés par Syriza?

Considérez ceci, par exemple: Syriza a vendu les chemins de fer pour 43 millions d’euros; J’ai fait un calcul rapide et ai découvert qu’ils auraient eu plus d’argent en arrachant les rails et en les vendant à la ferraille. Prenez les jeux : Syriza a permis la mise en service de 35 000 machines de poker par une société privée, exploitant ainsi un peuple en faillite avec la fausse promesse de gains faciles. Même les privatisations de la droite étaient moins déplorables que celles de Syriza.

Même s’ils ont une illumination et se mettent à genoux pour demander pardon, ils n’ont tout simplement pas la crédibilité. Syriza dans l’opposition , c’ est un grand cadeau pour Nouvelle Démocratie. Lors d’une conférence de presse, j’ai dit qu’un vote pour Syriza lors des prochaines élections nationales était un vote perdu, ce qui a contrarié un grand nombre de mes anciens camarades à Syriza. Mais c’est vrai. Tsipras dit qu’eux seuls peuvent arrêter Nouvelle Démocratie, mais tout le monde peut voir qu’ils ne vont pas combler un écart de 10%.

En fait, la situation est inversée. Si nous obtenons les mêmes résultats qu’aux élections européennes, avec MeRA25 juste en dessous du seuil de 3% de représentation, alors Nouvelle Démocratie aura la majorité absolue, avec 154 sièges sur 300, mais si nous obtenons un peu plus de 3%, elle tombera à 149. Notre argument est qu’il est essentiel que MeRA25 monte à bord, car nous sommes les seuls à pouvoir refuser à Nouvelle Démocratie une majorité absolue et à pouvoir, une fois au parlement, mener contre eux une opposition réelle et crédible.

DB.– J’aimerais parler du lien entre l’activité de MeRA25 et celle de DiEM25. Votre projet semble défini par la volonté de trouver des solutions paneuropéennes, mais vous participez également aux élections des parlements nationaux . Est-ce votre stratégie à long terme d’ entrer dans les gouvernements nationaux et de conduire le changement à partir de là? Ou bien l’objectif est-il d’utiliser votre représentation parlementaire pour construire une force paneuropéenne qui changera les institutions de l’UE de l’intérieur?

YV•– En Grèce, l’objectif est de devenir l’opposition officielle le plus tôt possible, sinon les fascistes le feront. Notre stratégie immédiate – pour laquelle nous travaillons dur- consiste à refuser à Nouvelle Démocratie une majorité absolue. C’est très important, car si elle est obligée de former une coalition avec le PASOK ou un autre parti de droite, cela ralentira au moins le rythme auquel la misanthropie est imposée.

MeRA25 au parlement encouragera plus de gens à venir rejoindre notre mouvement. C’est une plate-forme ouverte, sans centralisme démocratique. Nous pouvons travailler ensemble pour lutter contre l’austérité, financer la transition verte ou réaménager les relations de la Grèce avec Israël: pouvez-vous croire que Tsipras est devenu le meilleur ami de Benjamin Netanyahu? Tout membre de MeRA25 qui est en désaccord sur un point peut simplement le dire. Nous pensons que cette approche ouverte et participative peut créer le dynamisme dont nous avons besoin pour devenir une force majeure.

DiEM25 est souvent accusé de vouloir réformer l’UE par le biais de ses institutions. Mais nous ne sommes pas naïfs. Mettez Che Guevara à la Commission européenne ou à la Banque centrale européenne et il finira par perdre ses dents. Nous avons fait campagne pour les élections européennes, non pas parce que nous pourrions transformer l’Europe en entrant au Parlement européen, mais parce que c’était une excellente occasion de présenter notre plate-forme dans plusieurs pays à la fois.

La tâche à accomplir consiste plutôt à prendre le pouvoir dans les États-nations européens, puis à avoir deux ou trois premiers ministres du Conseil de l’UE prêts à opposer leur veto jusqu’à la fin de l’austérité et à l’avènement d’ un minimum de bon sens, du type qui aide le plus grand nombre et l’ environnement, et infecte Bruxelles.

Si cela amène un establishment récalcitrant à diviser l’UE (par exemple, en jetant la Grèce hors de l’euro), qu’il en soit ainsi. Nous resterons d’authentiques défenseurs de l’internationalisme européen. Et nous le ferons en restant fidèles à notre programme face à un régime malheureux qui détruit l’Europe, à travers un agenda d’austérité inepte qui engendre des monstres politiques comme Salvini .

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