Au secours, les hôpitaux se meurent en Europe

par Emma Justum

Le 18 mars 2019, il y a plus d’un an, le personnel des hôpitaux français était dans la rue, les syndicats ayant appelé à une nouvelle journée de mobilisation pour sauver l’Hôpital public.

Que ce soient les infirmières, les médecins, les agents de nettoyage, tous tiraient la sonnette d’alarme avec un même constat: faute de ressources financières et d’effectifs suffisants, l’hôpital craque et les patients en souffrent voire en meurent.

Le nombre de patients pris en charge par les urgences des hôpitaux français est passé de 10 millions à 21 millions entre 1996 et 2016 à effectif quasi-constant et une diminution des moyens. Ces dix dernières années, les mesures d’austérité ont permis à l’Etat “d’économiser 12 milliards d’euros.”

Il y a des économies qui ont des conséquences fatales, au sens propre comme au sens figuré, il en est ainsi pour l’hôpital public.

Il y a un an déjà le personnel médical en France exigeait, lors des manifestations, la création d’un minimum de 10.000 postes d’infirmiers et d’aides-soignants pour faire face à un nombre de patients toujours plus élevé dans un pays vieillissant et aux pathologies toujours plus nombreuses en raison de conditions de travail toujours plus stressantes dans une économie où est exigé de faire plus avec moins.

En 2007, l’information qu’en France l’Etat devait aux personnels hospitaliers 23 millions d’heures supplémentaires non rémunérées ni récupérées avait fait scandale, sans que la situation ne change fondamentalement. 

Le personnel hospitalier est dans l’impossibilité de récupérer les heures supplémentaires voire de prendre leurs congés faute de personnel. Les gardes s’étendent au-delà des normes légales. A cela s’ajoutent des rémunérations très basses et inégales entre personnels de qualifications françaises et personnels de qualifications étrangères. Le nombre de lits ne cesse de décroître obligeant les soignants et notamment les urgentistes à jongler pour trouver des lits dans d’autres départements voire d’autres hôpitaux. 

La nouvelle orientation de la gestion des hôpitaux, d’inspiration néolibérale, a transformé l’hôpital censé faire face à toute urgence en un hôpital de flux tendu : aucun investissement, manque récurrent de matériel commun et de médicaments. Cela oblige les soignants à sans cesse inventer des solutions de dernière minute accroissant leur niveau de stress déjà insupportable. Conséquence : un grand nombre d’infirmiers quittent la profession après 3 ans d’exercice et 25% des postes de médecins hospitaliers ne sont pas pourvus.

Pendant l’année qui a précédé la crise du Covid19, les soignants au sein des hôpitaux, en grève mais malgré tout sur le pont, ont organisé un grand nombre de manifestations, d’actions comme l’éclairage des chambres d’hôpitaux pour former des SOS visibles de nuit, et des interviews en grand nombre. Rien n’est parvenu à faire bouger le gouvernement français. Plus de 1000 chefs de service ont menacé de démissionner de leurs fonctions administratives, puis faute de retour du gouvernement ont effectivement démissionné.

La seule réaction du gouvernement français? Le mépris : on se souviendra des ricanements et de l’attitude condescendante de la Ministre de la Santé en visite au CHU de Rouen en 2018. Au lieu de prendre en considération les revendications des soignants alertant sur les impacts sur la santé et la mortalité des français ainsi que sur celles des soignants, le gouvernement français a envoyé les CRS gazer, frapper les soignants manifestants.

Puis est arrivée la pandémie

L’Hôpital français déjà submergé a pu enfin, et bien malheureusement, faire la démonstration concrète de ce qu’il criait depuis plusieurs années : pas de masques, pas de blouses médicales, trop peu de lits. Des patients français ont dû être envoyés au Luxembourg, en Allemagne, en Suisse. Les soignants ont eu la lourde tâche d’avoir à faire un tri entre les patients qu’ils allaient pouvoir traiter, et les urgences n’ont pu accueillir les patients âgés des maisons de retraite. Un désastre pour des soignants qui alertaient depuis si longtemps sur l’avenir de l’hôpital, une tragédie pour les patients et leurs familles, un drame pour la médecine française qui va devoir se relever psychologiquement de ce drame qui aurait pu être en partie évité, comme en Allemagne, au Danemark ou dans d’autres Etats où l’hôpital a été moins négligé ces dernières années.

La France compte à date 188,882 contaminés et 28,802 morts, ce qui la place à la cinquième place en termes de décès par habitant!

Chaque soir à 20h les français applaudissent les soignants aux fenêtres et aux balcons. Le personnel hospitalier, épuisé et lui-même victime du virus aurait donc pu avoir l’illusion d’être finalement écouté et entendu.

Malheureusement, dès la fin du confinement, le gouvernement d’Emmanuel Macron a répondu aux demandes d’augmentation de salaires, de ressources et d’effectifs par l’annonce d’une médaille pour les soignants méritants et une prime de maximum de €1500 pour certains des combattants du COVID-19 : humiliation suprême et goutte d’eau faisant déborder le vase.

Les soignants ont appelé à des manifestations devant les hôpitaux parisiens le mardi 19, mercredi 20 et jeudi 21 mai. Une douzaine d’organisations syndicales et collectifs convient l’ensemble des citoyens à une manifestation géante en soutien aux soignants le 16 juin prochain. 

La Belgique et le reste de l’Europe 

Quant à nos voisins belges, l’Etat belge a dû trouver en urgence €1 milliard à verser aux hôpitaux afin qu’ils puissent assurer le paiement des salaires de leurs soignants jusqu’à fin juin. Au cours de la crise, le gouvernement belge a prouvé son incapacité à mettre à la disposition des hôpitaux les 3 millions de masques nécessaires car ceux commandés ne correspondaient pas aux standards de qualité requis

Cela ne serait pas arrivé si des millions de masques n’avaient pas dû être détruits car passés de date, et si le stock avait été dûment renouvelé. Le gouvernement a tenté de se défendre en arguant du fait que la situation “complexe” ne leur avait pas permis le remplacement du stock en l’absence de “plan stratégique” arrêté et donc par souci de ne pas indûment “gaspiller l’argent du contribuable”. Même si cela était le cas, il est évident que cela démontre un manque de rapidité dans la prise de décision et de prévention des risques ainsi que les effets dévastateurs de l’austérité. 

De nouveaux décrets royaux rendent désormais obligatoire la réquisition automatique d’employés si nécessaire, même non qualifiés, en cas de nouveau cas d’urgence et ceci alors qu’un plan massif de restructuration des hôpitaux belges a été annoncé fin 2019 avec la suppression potentielle de 180.000 postes: inacceptable. 

Les syndicats belges des soignants ont annoncé des préavis de grève. Lors de sa visite à un hôpital bruxellois samedi 16 mai, première visite depuis le début de la crise du COVID, la Première Ministre par intérim Sophie Wilmès a été accueillie par une haie de soignants lui tournant le dos, images qui ont fait le tour du monde. En réponse la Ministre fédérale Marie-Christine Marghem a comparé les soignants à des “enfants qui n’ont pas ce qu’ils veulent.” Ceci démontre si besoin la déconnection complète entre politiques et personnels se battant en première ligne tout au long de la crise. 

Ailleurs en Europe, la situation n’est guère plus brillante: il y a trois jours la secrétaire d’Etat britannique Priti Patel a suscité une vague de colère en annonçant que les soignants étrangers devront continuer à payer un droit d’entrée très élevé pour avoir le droit de travailler dans les hôpitaux publics britanniques, alors que le manque criant de personnel hospitalier au Royaume-Uni est à l’origine d’un désastre sanitaire inégalé malgré l’engagement des personnels contre le COVID-19.

Il est évident que le biais idéologique des gouvernements néolibéraux en Europe a plus que jamais été coûteux en vies humaines. La crise du virus n’a joué qu’un rôle révélateur d’une situation décriée en vain par les soignants depuis des années. Cette fois-ci, néanmoins, ils devraient bénéficier du soutien des populations qui ont elles-mêmes fait la dure expérience de l’écroulement de leur système de santé, et des services publics en général, ainsi que des conséquences inhérentes à ce désastre dans leur chair et leurs familles. Les citoyens sont conscients et exigent que les services publics soient réinvestis et, espérons-le, sauront dorénavant l’exprimer dans les rues et les bureaux de vote. 

En tant que mouvement, soutenons les personnes les plus durement touchées de nos sociétés en plaidant pour notre plan en trois étapes pour éviter une dépression économique liée au COVID-19 !

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