Pourquoi la politique identitaire tue la gauche

Les célébrations peu judicieuses entourant l’investiture de Biden-Harris offrent une excellente occasion de constater la vacuité de la politique identitaire en action, et rappellent de manière générale qu’il ne faut pas perdre de vue la véritable voie vers le pouvoir.

Il y a longtemps, j’avais coutume de guider  les touristes à Londres pour une visite « Signes et Symboles ». L’une des prises de conscience les plus frappantes de mes recherches sur ce circuit était que les symboles sont des concepts adaptables et malléables. Ils dépendent de leur contexte culturel. Prenons l’image d’un serpent, par exemple : sa signification varie d’un bout à l’autre du globe, du symbole du mal à celui de la guérison, ou de la représentation de la nature cyclique de la vie à l’expression de l’infinitude du cosmos. Les symboles sont également définis par l’époque où vous les rencontrez : dans l’Europe médiévale, le hibou était un symbole de paresse et d’indolence en raison de sa nature nocturne, tandis qu’à l’époque classique, il était un symbole de sagesse en raison de sa relation avec la déesse de la sagesse, Athéna. L’intrigue symbolique se corse encore lorsqu’on considère qu’ils peuvent être définis par l’intention de la personne qui use de leur pouvoir énigmatique : un architecte peut inclure du lierre dans les colonnes de sa cathédrale parce qu’il est conscient qu’il symbolise l’éternité, tandis qu’un autre peut le faire parce qu’il l’a vu ailleurs et que, bon, il a trouvé que c’était beau. En tout cas, les symboles en eux-mêmes ne sont rien. Ils ne signifient rien. Le contexte est ce qui donne aux symboles leur pouvoir et sans lui, ils ne sont rien d’autre qu’une image.

Considérons, dans ce contexte, la politique d’identité. Nous avons vu d’autres utilisateurs de médias sociaux partager des messages d’espoir comme celui de Stacey Abrams  sur Twitter :

“Si le terrible affichage de terreur et de méchanceté d’aujourd’hui nous ébranle, n’oublions pas : @ossoff, fils juif d’un immigrant & @ReverendWarnock, premier sénateur noir de Géorgie, rejoindront un POTUS catholique & la première femme, noire + indienne vice-présidente dans la capitale de notre nation. Que Dieu bénisse l’Amérique.

Elle mentionne que Joe Biden est catholique, Kamala Harris noire et indienne, etc., mais n’aborde pas la seule chose qui devrait importer en politique : quel est leur programme ? Même lorsque le programme est assez rigoureux et progressiste, comme c’est le cas de celui d’Alexandria Ocasio-Cortez, l’instinct de beaucoup est plutôt d’afficher le fait qu’elle est latino.

N’est-ce pas l’expression la plus extrême de l’héritage du colonialisme et du patriarcat, qui se perpétue, que de réduire les individus à leur ethnicité, leur sexe ou leur orientation sexuelle ? Que m’importe que Margaret Thatcher ait été la première femme Premier ministre, alors que sa politique était si monstrueuse ? Que pensent les Noirs du fait que Barack Obama était noir, alors qu’il a si peu fait pour lutter contre l’inégalité dont souffrent les gens aux États-Unis, et en particulier la communauté noire ?

Politique identitaire

La politique identitaire repose sur des éléments philosophiques puissants et importants : un fondement de vérités fondamentales qui donnent de la crédibilité à un concept tout-à-fait vide. Le principe de base, par exemple, selon lequel toute personne doit pouvoir poursuivre ses aspirations sans entraves, ou vivre sa vie en général. Il devrait être aussi naturel de voir une femme en position de pouvoir que d’y voir un homme, et la couleur de peau d’une personne ne devrait pas avoir d’effet négatif sur ses chances dans la vie ou sur la manière dont elle est traitée par les autres. Ce fait essentiel est ensuite pris en compte et réduit à une variété d’approches différentes, basées sur les injustices auxquelles sont confrontés différents groupes. La valeur fondamentale de “se libérer de l’oppression » qui unit toutes ces luttes est fragmentée et divisée selon diverses lignes de fracture.

Le fait que Kamala Harris soit d’origine indienne et noire a-t-il une signification ou une valeur inhérente en termes de lutte contre l’inégalité ou la discrimination ? Son élection est-elle un succès en soi, sans réfléchir à ce qu’elle représente, non pas symboliquement, mais quant à ses idées et à sa politique ? La seule chose qui importe quand on choisit de soutenir une personnalité politique est certainement ce que cette personne fera du pouvoir que nous lui donnons. Ceux qui détournent la discussion de ce principe de base – c’est-à-dire de la politique, des programmes et de la probabilité de changement réel qu’une personne représente – pour l’orienter vers le symbolisme externe d’un candidat ou d’une administration – sont en fin de compte motivés par le fait qu’ils ne peuvent pas emporter la conviction sur le contenu. Si c’était le cas, ils ne ressentiraient pas le besoin de détourner l’attention.

Tout cela ne veut pas dire que l’élection d’un président noir, ou d’une femme indienne et noire à la vice-présidence, est en soi dénuée de sens – bien sûr que non. En plus d’être une récompense pour l’effort surhumain que ces personnes ont dû faire pour arriver là où elles sont, leur élection est le reflet de nos propres progrès, de notre propre capacité en tant que société à ne pas discriminer ces personnes et à les élire à des postes à partir desquels elles peuvent nous représenter. Bien sûr, la lutte contre les idéologies haineuses et discriminatoires est une lutte sans fin contre nous-mêmes et contre les pires instincts de la société, mais leur élection montre comment de plus en plus de personnes qui semblent différentes de leurs prédécesseurs peuvent se retrouver à des postes de pouvoir, ce qui est fantastique et prouve qu’en matière de discrimination et de levée du plafond de verre, nos sociétés font des progrès. 

Cependant, l’élection de personnes qui représentent symboliquement nos idéaux de progrès ne signifie rien si elles ne mettent pas en œuvre des programmes politiques radicaux. Biden lui-même a déclaré que rien ne changerait « fondamentalement » s’il était élu et Kamala Harris en tant que vice-présidente est exactement le genre d’écran de fumée pseudo-progressiste dont sa présidence aurait besoin. Un rapide aperçu de sa carrière juridique et politique pleine de contradictions confirme qu’elle peut avoir un discours à double sens avec les meilleurs d’entre eux. Il ne suffit pas de créer l’espace nécessaire pour que davantage de femmes et de personnes issues de groupes minoritaires soient élues, si cela se fait au prix de leur capacité à faire changer les choses. Dans ce contexte, leur élection n’est pas un succès, c’est un prix de consolation. Et, si elles sont élues mais inefficaces, cela ne fait que saper en fin de compte l’éligibilité des groupes qu’elles représentent.

Ce qui nous amène au problème plus large de l’accent mis sur le symbolisme plutôt que sur le contenu et l’efficacité. Lorsque nous nous réjouissons à l’idée que Trump a été battu, nous flirtons avec une échappatoire à un moment où il est particulièrement dangereux de le faire. Les politiques et les personnalités politiques (quels que soient leur race, leur genre, leur sexe ou leur religion) dont l’incapacité à s’engager de manière significative dans les problèmes réels auxquels sont confrontés des millions d’Américains ont une fois de plus triomphé. Les saluer comme nos libérateurs du trumpisme, alors qu’ils sont en fait le foyer qui a développé la bactérie fasciste qui sévit aux États-Unis en premier lieu, ne fait que permettre à la maladie de muter et de se renforcer.

Cela aliène de plus en plus de personnes qui savent, par expérience, qu’un retour à la « normale » n’est en aucun cas ce dont leur vie, ou la planète, a besoin. Il s’agit d’une déclaration de guerre incontestable à l’encontre de tous ceux qui ont voté pour Trump ou qui ont osé croire (même si c’est à tort) à une partie de sa rhétorique de changement radical. Les pouvoirs en place démocrates, qui dépendent du statu quo pour continuer à survivre, n’ont pas vaincu Trump: ils lui ont donné du pouvoir. Et quand le trumpisme reviendra, il pourrait le faire sans clown à la barre. À une époque où de plus en plus de gens perdent espoir dans la capacité de la démocratie à changer leur vie pour le mieux, la chose la plus dangereuse que l’on puisse faire est de soutenir et de glorifier l’élection de personnalités politiques qui ajoutent à cette perception.

L’Europe souffre de la même sclérose obsédée par le pouvoir qui nous condamne tous à l’apocalypse environnementale et au désastre socio-économique. Chaque argument avancé  dans cet article contre les pouvoirs  politiques américains en place peut également être avancé contre leurs  équivalents européens. Un bref aperçu de la situation en Europe le confirme : la montée de l’extrême droite, l’incapacité de l’Union européenne à répondre aux crises auxquelles elle est confrontée, nos politiques pseudo-environnementales, toutes caractérisées par une insistance à se concentrer sur les apparences plutôt que sur le fond – un exemple favori est ce que la Commission européenne tente désespérément de présenter comme un New Deal « vert », ou les sous-entendus classistes de ce qui était censé être un exemple brillant de solidarité européenne : le Fonds de Relance. C’est la toile de fond du drame de pouvoirs politiques en place déconnectés, sans idées et peu disposés à abandonner leur emprise sur le système actuel, même si ce système est condamné à s’effondrer (nous entraînant tous avec lui).

Dans notre effort pour libérer tous ceux qui sont soumis à des structures de pouvoir telles que le colonialisme, le patriarcat et le capitalisme, nous ne pouvons pas nous permettre de détourner notre regard des moyens par lesquels cette libération se réalisera.

Nous ne pouvons pas nous permettre de nous consoler avec des symboles vides

Nous devons plutôt nous engager dans la lutte elle-même. Avoir une femme en position de pouvoir n’est pas nécessairement une victoire dans la lutte contre le patriarcat si elle ne supprime pas les barrières pour les autres femmes. Avoir une personne de couleur en position de pouvoir ne remédie pas au racisme ni à ses symptômes si cela  ne soulage pas la pauvreté et la discrimination des groupes marginalisés. Et en effet, cela ne signifie rien si ces élus se concentrent sur leur propre communauté et n’agissent pas en tant que leaders pour tout le monde – s’ils échouent, cela ne fait que renforcer l’argument de droite selon lequel la politique est une affaire de « nous et eux », au lieu du « nous » de gauche. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’un conglomérat de champions de diverses causes, mais d’individus dont la vision et le cadre politique visent à nous rassembler tous.

Il ne suffit pas d’avoir une femme ou un membre d’un groupe minoritaire élu. Réduire les gens à leur identité est une trahison de leur humanité et de leur droit à s’engager dans le monde en tant qu’êtres humains complexes. C’est aussi une trahison de notre propre lutte que de nous contenter de symboles au lieu d’acteurs politiques ayant des idées rigoureuses pour le changement, quels qu’ils soient. Les symboles sont importants, mais ils ne signifient rien sans leur contexte. Nous avons besoin des deux.

Les points de vue et opinions exprimés ici sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les politiques ou positions officielles de DiEM25.

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