Yanis Varoufakis explique pourquoi la Croatie ne devrait pas adopter l’euro, aborde la politique allemande et bien plus encore

Entretien exclusif avec Yanis Varoufakis réalisé par Nataša Vlašić Smrekar pour le média croate Vecernji List. Lisez-le ci-dessous :

Q : Vous avez récemment affirmé à la conférence DiEM25 à Rijeka que la zone euro ne ferait aucun bien à l’économie croate ou aux citoyens croates, tout comme à ceux de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne… Mais jusqu’à présent, les hommes politiques  croates n’ont pas utilisé la monnaie nationale, la kuna, comme levier de la politique monétaire. Il semble qu’il n’y ait pas de différence significative entre l’usage de l’euro ou de la kuna ?

YV : En période de calme financier relatif  (comme maintenant ou comme pendant la période 2001-2007), le coût que représente la conservation de la kuna (par exemple, les taux d’intérêts plus élevés à payer pour les prêts ou les frais de conversion de la kuna en euros) semble inutile et peut aisément vous amener à vous demander à quoi bon garder la kuna. Dans cette optique, je peux comprendre la majorité qui se dit : « Adoptons l’euro pour arrêter de payer des frais et des taux d’intérêts plus élevés – nous pensons tous en euros de toute façon. »  Mais ce serait une grave erreur : avoir sa propre monnaie, c’est un peu comme avoir une police d’assurance automobile : vous n’avez pas conscience de sa valeur jusqu’au moment de l’accident ! En fait, elle est bien plus précieuse que cela. Renoncer à la kuna équivaudrait non seulement à renoncer à votre assurance automobile, mais aussi à augmenter vos risques d’accident de la route !

Pourquoi dis-je que l’adoption de l’euro augmenterait la probabilité d’une crise financière en Croatie ? Pour cette simple raison : actuellement, lorsque les salaires sont payés en kuna, les banques allemandes sont quelque peu réticentes à prêter aux Croates de la classe ouvrière et de la classe moyenne par crainte que le taux de change kuna-euro ne baisse, rendant ainsi plus difficile pour les emprunteurs croates le remboursement des prêts en euros. Mais au moment où la Croatie adoptera officiellement l’euro, les banques allemandes seront plus enclines à prêter aux banques croates sollicitées par des emprunteurs croates, en particulier les propriétaires de biens pouvant être utilisés comme garantie. Bientôt, de plus en plus de prêts afflueront de Francfort à Zagreb via les banques croates. Il en résultera une augmentation conséquente de la dette privée envers les banquiers allemands en fin de compte, tandis que les prix des logements augmenteront (car des acheteurs plus nombreux auront emprunté davantage d’argent pour les acheter). Tout cela contribuera à une poussée de croissance illusoire, car ceux qui pensent que leurs actifs et leurs entreprises ont pris de la valeur empruntent encore plus (par exemple, via des cartes de crédit) pour acheter plus de Volkswagen et de Peugeot et d’autres importations. C’est ainsi qu’une bulle se forme avant d’exploser, laissant derrière elle une traînée de faillites.

Vous imaginez la suite : gonflée par l’adoption de l’euro, l’inévitable bulle de la dette privée aura éclaté. Parce que cette dette sera désormais libellée dans une devise que la banque centrale croate ne pourra imprimer (l’euro), les banques croates vont faire faillite, tout comme un État croate incapable d’honorer sa garantie de dépôt aux épargnants croates. C’est alors que deux possibilités se présenteront : l’une est que les banques croates fassent faillite et que l’État croate, pour les renflouer, ré-émette la kuna, c’est-à-dire sorte de la zone euro. L’autre est que la Banque centrale européenne intervienne pour renflouer à la fois les banques croates et l’État croate au moyen d’un énorme prêt de sauvetage à la grecque qui, bien sûr, ne sera accordé que dans des conditions d’extrême austérité pour la grande majorité des Croates. Dans les deux cas, la majorité des Croates ira droit dans le mur.

En bref, voici mon conseil aux amis croates de gauche comme de droite : Ne faites pas cela ! Restez en dehors de la zone euro ! Après tout, il y a beaucoup à perdre à l’adhésion à la zone euro et très peu à gagner, comme le montrent les cas de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque (anciens pays communistes aujourd’hui membres de l’UE qui, en n’adoptant pas l’euro, ont fait mieux que n’importe quel pays périphérique de la zone euro, par exemple la Grèce, le Portugal, l’Espagne, Chypre, etc.).

Q : On ne peut guère attendre de l’Allemagne un changement de structure économique et de prise de décision dans la zone euro. Que proposez-vous pour démocratiser la prise de décision en matière de politiques économiques européennes, pour inclure dans ce processus des pays comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne et la Croatie, mais aussi la France et l’Italie ?

YV : C’est simple : la seule façon de démocratiser véritablement la zone euro est d’en faire une fédération démocratique, dotée d’un gouvernement fédéral et d’un ministère des Finances fédéral qui unifie une grande partie de la dette publique et privée.

Margaret Thatcher s’était opposée à l’euro parce qu’elle y voyait une étape vers une « fédération qui entre par la fenêtre ». Si seulement elle avait eu raison ! Or ce n’était pas une tentative de créer une fédération. C’était bien pire que cela : une union monétaire qui enfermait nos peuples dans une cage de fer d’austérité tout en leur refusant la possibilité de voter démocratiquement pour ouvrir la porte de la cage. Pourquoi les architectes politiques de l’euro ont-ils fait cela ?

Pour deux raisons : d’abord, du point de vue des pays excédentaires, comme l’Allemagne et les Pays-Bas, cela avait du sens car toute crise financière dans la zone euro les mettrait aux commandes – puisque les gouvernements des pays déficitaires (y compris l’Italie et la France) seraient en faillite et leurs chefs craindraient trop de s’exprimer lors des réunions du Conseil de l’UE et de la zone euro. Ensuite, l’oligarchie de tous les États membres, fussent-ils excédentaires ou déficitaires, a adoré l’idée de rendre non seulement difficile mais impossible pour tout gouvernement élu de transférer des revenus ou des richesses importantes des nantis aux démunis. C’était là l’effet de priver les États des instruments d’une banque centrale tout en s’assurant que les gouvernements seraient en butte à leurs limites de dépenses.

Le problème avec cette analyse, c’est que, lorsque les gens l’entendent, ils perdent espoir. Personne ne croit qu’en l’état actuel des choses, il soit vraisemblable d’imaginer une fédération démocratique – une fédération dans laquelle le principe « d’une personne, une voix » étant maintenu, la majorité des citoyens résiderait dans les pays les plus pauvres, déficitaires. Cette prise de conscience engendre un sentiment d’impuissance. Rien ne renforce plus les fascistes, les xénophobes et les partisans de l’extrême droite qu’un sentiment d’humiliation nationale et d’impuissance personnelle. Pour combattre ce sentiment, DiEM25 a proposé lors des dernières élections du Parlement européen, dans le cadre de notre Green New Deal pour l’Europe, un processus en deux étapes vers la démocratisation effective de l’Union européenne :

Étape 1 : La simulation d’une fédération économique basée sur deux étapes principales. La première étape serait de permettre à la Banque européenne d’investissement (BEI) de faire d’énormes investissements verts dans toute l’Europe et, en particulier, de s’engager dans la création d’une Union de l’énergie verte. Cette étape simulerait un programme d’investissement de type fédéral en ignorant les États-nations et en finançant l’Union de l’énergie verte sans nouvelles taxes et de manière centralisée. Comment ? La BEI émettrait des obligations à hauteur de cinq cents milliards d’euros chaque année et la BCE promettrait de les acheter si besoin était (ce qu’elle n’aurait pas besoin de faire car la simple promesse de les acheter suffirait à créer une énorme demande pour ces obligations). La deuxième étape consisterait à « européaniser » une dette publique égale à 60 % du revenu national de n’importe quel pays. Comment ? En faisant émettre ses propres obligations à la BCE à hauteur de ce montant, et en les échangeant contre des obligations nationales – une simulation de création d’une dette publique fédérale européenne de structure similaire à la dette fédérale américaine.

Étape 2 : Une fois qu’une grande partie des investissements européens et de la dette publique seraient devenus quasi-fédéraux, grâce aux simulations proposées à l’étape 1, la stagnation socio-économique à laquelle l’Europe est confrontée depuis 2008 prendrait fin et les Européens se mettraient à reconnaître en l’UE une force positive dans leur vie quotidienne. À ce stade, DiEM25 ose espérer qu’il serait possible de lancer le débat sur la façon de construire une fédération démocratique à part entière.

Q : Que nous dit le résultat relativement médiocre des Verts aux élections en Allemagne ? Il semblait qu’il surpasserait l’ancien Parti social-démocrate (SPD), qui en fait trahit la classe ouvrière depuis longtemps, mais cela ne s’est toujours pas produit. Qu’en penses-tu ?

YV : il y a eu, sans doute, une certaine incompétence lors de la campagne électorale de la part des dirigeants des Verts. Cependant, la principale leçon est que la déradicalisation d’un mouvement autrefois radical ne fonctionne pas. Les Verts allemands ont passé des années à essayer de démontrer aux pouvoirs en place allemands qu’ils sont une « paire de mains sûres », que la classe dirigeante peut leur faire confiance, que l’oligarchie ne doit pas les craindre, qu’ils sont prêts à gouverner avec les Chrétiens Démocrates s’il le faut. Le résultat est qu’ils ont dû adopter un programme économique conservateur qui abandonne les principes fondamentaux du New Deal tout en gardant le nom Green New Deal. En fin de compte, ils se sont assimilés à des ordolibéraux réclamant plus de financement pour le recyclage et de contraintes sur la croissance. Les conservateurs n’ont pas été convaincus par cela (« Pourquoi ne pas voter pour les conservateurs authentiques ? » se sont-ils dit) alors que de nombreux radicaux étaient rebutés.

Q : Les élections ont-elles apporté une évolution dans la politique allemande ?

YV : Oui, cette élection a tué tout espoir d’un virage progressiste de la politique allemande après le départ d’Angela Merkel. D’une part, le contrôle total du SPD par Olaf Scholz, le prochain chancelier, garantit que la social-démocratie allemande restera pleinement attachée à une stricte austérité  pour la classe ouvrière allemande et à une triste copie conforme du type de démocratie chrétienne de Merkel. D’autre part, l’entrée du FDP au gouvernement garantit que, même si Herr Scholz devait avoir une révélation, le FDP opposera son veto à toute évolution progressiste de Berlin en matière de politique intérieure et européenne. Voilà pourquoi DiEM25 fait le geste risqué mais important de fonder un nouveau parti progressiste à Berlin le 13 Novembre. Sans aucun doute, notre parti sera petit et n’aura pas la tâche facile. Mais, étant donné l’ignominie de Die Linke et le virage à droite des Verts, nous avons décidé que DiEM25 se devait d’avoir une voix dans la politique allemande qui, même faible au début, nous permettra de raconter l’histoire de notre mouvement aux progressistes allemands et de les inviter à joindre leurs forces aux nôtres. Soyons clairs : rien de bon ne peut arriver en Europe sans base solide au cœur du moteur européen – l’Allemagne.

Q : Pouvez-vous évaluer le rôle de l’Allemagne, et en particulier d’Angela Merkel, dans les Balkans occidentaux, en fait en Europe du Sud-Est ?

YV : Une fois que le capitalisme a fait son expérience de mort imminente en 2008 et que les banques allemandes ont fait faillite, l’administration Merkel a mis en œuvre un plan sordide : renflouer les banques basées à Francfort en transférant cyniquement les pertes des banques sur les épaules des plus faibles des citoyens européens. Les travailleurs allemands avaient déjà subi des niveaux d’austérité très élevés, grâce à l’action à la fois des chanceliers sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates et des ministres des Finances. Après 2009, ce fut au tour des classes populaires et moyennes d’Europe du Sud d’en subir les conséquences. Les pays de l’ex-Yougoslavie, ainsi que la Bulgarie, ont subi les contrecoups indirects de la politique de Mme Merkel, que je qualifie simplement de « socialisme généreux pour les banquiers et d’austérité sévère pour tous les autres ». Les seuls pays qui ne se sont pas complètement effondrés sont ceux dont l’industrie avait été intégrée dans la machine industrielle allemande (Pologne, Hongrie et République tchèque) qui produisait des biens principalement pour le marché chinois. Et puis, en 2015, l’Allemagne a connu l’afflux de réfugiés. Après deux semaines d’expérimentation humaniste de Mme Merkel (c’est-à-dire après que son propre parti l’a forcée à abandonner la politique de porte ouverte aux Syriens), Berlin a noué des alliances avec les hommes politiques les plus xénophobes des Balkans occidentaux, et avec mes anciens camarades du gouvernement SYRIZA, pour fomenter le crime contre l’humanité – et contre l’idée d’une Europe sans frontières – que représente la politique migratoire incohérente consistant à enfermer des innocents en Turquie, les laisser périr dans la mer Égée et, en général, les soumettre à une inhumanité calculée afin qu’ils puissent envoyer ce message à leurs concitoyens :  « Restez loin de l’Europe – c’est un continent sans pitié ». Le problème de cette alliance entre Mme Merkel et l’ultra-droite dans les Balkans occidentaux et au-delà, c’est qu’en plus d’être ignoble en soi, elle a empoisonné la politique et renforcé les misanthropes dans toute l’Europe, sur ses flancs est et sud-est en particulier.

Q : Que pensez-vous de la position de la gauche en Europe, et dans le monde en général ? La pensée politique de gauche s’est-elle remise de la chute du communisme ? Qu’en est-il de l’Internationale Progressiste dans tout cela ?

YV : C’est précisément parce que la gauche ne s’était jamais remise de sa défaite de 1991, s’évertuant même à échouer à créer une politique progressiste transnationale, que certains d’entre nous se sont regroupés pour former l’Internationale Progressiste. Quant à l’Europe, la situation y est pire que partout ailleurs sur la planète. En Europe, la défaite totale de la gauche a été due, à mon avis, à la décision du Parti de la gauche européenne de rejeter la proposition de DiEM25 de présenter aux électeurs européens, lors des élections européennes de 2019, un programme économique et politique unifié, cohérent et logique. Pourquoi l’ont-ils refusé ? Parce qu’ils ont privilégié « l’unité », c’est-à-dire l’idée de présenter sous la même bannière ceux qui ont abdiqué devant les pouvoirs en place de l’UE (par exemple SYRIZA), ceux qui cherchaient à sortir de l’UE (par exemple Mélenchon ou Lafontaine) et ceux qui n’avaient pas de réelle position concernant l’UE (par exemple Podemos). Sauf que cette « unité » ne servait à rien car elle reposait sur un message incohérent envoyé aux peuples d’Europe. (Comment pourrait-il en être autrement lorsque des partis si différents dans leur éthique et leur orientation se présentent ensemble ?) Mon espoir pour l’Internationale Progressiste, en Europe et ailleurs, est qu’elle ne répète pas les erreurs du Parti de la gauche européenne et que la démarche repose sur l’exemple donné par DiEM25. Si elle demeure une confédération souple de partis basés dans les États-nations, elle sera elle aussi vouée à l’échec. DiEM25, et moi personnellement, ferons tout notre possible pour empêcher cela.

Q : Vous pensez que l’ordre dans lequel nous vivons n’est plus le capitalisme, mais le techno-féodalisme. Des marchés concurrentiels et libres ont-ils été usurpés ? Que se passe-t-il ?

YV : Au cœur de la thèse selon laquelle le techno-féodalisme est distinct du capitalisme se trouve le constat qu’à la suite de la crise de 2008, de l’essor des plateformes numériques, et plus récemment de la pandémie, les deux principaux moteurs du capitalisme, soit les profits et les marchés, ne sont plus au centre du système économique. La recherche du profit, bien sûr, continue de motiver la plupart des gens. Et les marchés sont partout. Cependant, l’ensemble du système dans lequel nous vivons n’est plus guidé par les profits privés. Le marché n’est pas non plus aujourd’hui le principal mécanisme d’extraction ou de création de richesses.

Qu’est-ce qui a remplacé les profits et les marchés ? En bref : la monnaie de la banque centrale a remplacé les profits capitalistes comme carburant du système, et les plateformes numériques de la Big Tech ont remplacé les marchés comme mécanisme d’extraction de valeur.

L’argent de la banque centrale a remplacé les profits comme moteur du système : la rentabilité n’est plus le moteur du système, même si elle reste le nec plus ultra pour les entrepreneurs individuels. La preuve indiscutable que l’argent de la banque centrale, et non les profits, alimente le système économique est partout. Un bon exemple est ce qui s’est passé à Londres le 12 août 2020. C’est le jour où les marchés ont appris que l’économie britannique s’était contractée de manière désastreuse – bien plus que ce que les analystes avaient prévu (plus de 20 % du revenu national avait été perdu au cours des sept premiers mois de 2020). En entendant la triste nouvelle, les financiers ont pensé : « Génial ! La Banque d’Angleterre, paniquée, va imprimer encore plus de livres et nous les distribuer pour que nous achetions des actions. C’est le moment d’acheter des actions ! »

Ceci n’est qu’une des innombrables manifestations d’une nouvelle réalité mondiale : aux États-Unis et partout en Occident, les banques centrales impriment de l’argent que les financiers prêtent aux entreprises, qui l’utilisent ensuite pour racheter leurs actions – dont les prix sont ainsi découplés des bénéfices : du même coup les nouveaux barons agrandissent leurs fiefs grâce à l’argent de l’État, même s’ils ne font jamais un sou de bénéfice ! De plus, ils dictent leurs conditions au prétendu souverain – soit les banques centrales qui les maintiennent en fonds. Alors que la Fed, par exemple, se targue de sa puissance et de son indépendance, elle est aujourd’hui totalement impuissante à arrêter ce qu’elle a commencé à faire en 2008 : imprimer de la monnaie pour le compte des banquiers et des entreprises. Même si la Fed soupçonne qu’en maintenant la liquidité des barons des entreprises, elle précipite l’inflation, elle sait que la fin de l’impression monétaire fera s’effondrer la maison. La terreur de provoquer une avalanche de créances irrécouvrables et de faillites fait de la Fed l’otage de sa propre décision d’imprimer et garantit qu’elle continuera à le faire pour maintenir le flot de liquidités nécessaire aux barons. Cela ne s’est jamais produit auparavant. Les puissantes banques centrales qui font aujourd’hui fonctionner le système à elles seules, n’ont jamais exercé si peu de pouvoir. Ce n’est qu’à l’époque féodale que le souverain s’est senti pareillement soumis à ses barons, tout en restant responsable de la cohésion de l’ensemble de l’édifice.

Les plateformes numériques remplacent les marchés : Au cours du 20e siècle, et jusqu’à ce jour, les travailleurs des grandes entreprises oligopolistiques capitalistes (comme General Electric, Exxon-Mobil ou General Motors) percevaient environ 80 % des revenus de l’entreprise. Les travailleurs de la Big Tech ne perçoivent même pas 1 % des revenus de leur employeur. En effet, le travail rémunéré n’effectue qu’une fraction du travail dont bénéficie la Big Tech. Qui effectue le gros du travail ? La plupart d’entre nous ! Pour la première fois dans l’histoire, presque tout le monde produit gratuitement (souvent avec enthousiasme) le capital social des Big Tech (c’est ce que signifie télécharger des trucs sur Facebook ou se déplacer grâce à Google Maps). Cela ne s’est jamais produit sous le capitalisme. La clé pour comprendre notre nouveau système est la prise de conscience que les plateformes numériques ne sont pas une nouvelle forme de marché. Lorsqu’on entre sur Facebook en tant qu’utilisateur ou sur Google en tant qu’employé, on quitte le marché et on entre dans un nouveau fief technologique.

Que signifie pour nous tous cette transformation du capitalisme en techno-féodalisme ?

En voici des exemples :

  • L’impact sur les classes sociales, et sur la division genrée du travail, du rapide recul du travail salarié et son remplacement par du travail non rémunéré dans une société où la distinction travail-loisirs disparaît
  • L’effet sur un système politique construit autour de deux partis, l’un tendant à représenter le travail salarié (qui diminue) l’autre le capital (qui est de plus en plus fourni par le travail gratuit)
  • L’impossibilité de réguler le pouvoir des fiefs/plateformes numériques au fur et à mesure de leur expansion (pour citer Zuckerberg) sous forme d’« entreprises métaverses »
  • La perte de tout contrôle démocratique sur l’argent de l’État qui alimente les inégalités, ouvre la porte aux crypto-monnaies oligarchiques et limite de plus en plus la capacité de l’humanité à servir notre intérêt commun – y compris notre capacité à endiguer le changement climatique catastrophique
  • Ce qui signifie pour l’ensemble de l’humanité, y compris les 0,01 % les plus riches, d’être progressivement prolétarisé – ​​d’une manière qui fait passer Matrix de la science-fiction à un documentaire.

Q : Quelle est l’alternative au techno-féodalisme et comment y parvenir ?

YV : Sur cette question de grande importance, permettez-moi de faire référence à mon dernier livre – un roman de science-fiction politique intitulé ANOTHER NOW. Dans ce récit, l’intrigue et ses personnages servent à décrire deux choses. Premièrement, comment les choses fonctionneraient-elles (entreprises, logement, argent, commerce, démocratie sur le lieu de travail, dans la région et le pays, etc.) dans une société de marché démocratique et libre où tous les biens seraient en propriété collective, où il n’y aurait pas de bourse et pas de banques commerciales ? Deuxièmement, quel genre de révolution pourrait amener un tel ordre socio-économique ? Pour répondre à ces deux questions, ANOTHER NOW imagine un mouvement mondial suite à la crise de 2008 qui se serait rebellé de manières très différentes de celles du mouvement OCCUPY WALL STREET. Ne souhaitant pas en divulguer davantage, permettez-moi de ne pas en dire plus à ce stade.

Q : Que pensez-vous de la proposition d’introduire une taxe de 15 % sur les entreprises multinationales ? Est-ce suffisant pour un changement significatif dans le monde ? Le problème des énormes inégalités dans le monde peut-il au moins être réduit en introduisant un impôt mondial sur les sociétés plus élevé  ?

YV : C’est un gadget qui ne fera justement rien pour restaurer un minimum de justice fiscale dans le monde. Je vais être très clair : l’année dernière, Amazon a gagné 44 milliards d’euros en Europe, pour lesquels l’entreprise n’a payé aucun impôt sur les sociétés. Dans le cadre du nouveau régime mondial d’imposition des sociétés à 15 %, devinez combien Amazon paiera : encore zéro ! Comment se fait-il? C’est que l’accord mondial négocié à l’OCDE prévoit une taxe de 15 % sur seulement 20 % des bénéfices mondiaux d’une entreprise multinationale engrangés  – ​​c’est la partie la plus drôle  – avec une marge supérieure à 8 % au-dessus des coûts. Mais parce que les comptables d’Amazon sont doués pour amplifier les coûts, l’année dernière, ces marges étaient inférieures à 8 %. Ainsi, une fois de plus, Amazon ne paiera aucun impôt !

Q : Peut-on parler de divisions de classe très profondes dans certaines des sociétés les plus riches comme les États-Unis, mais aussi la Chine ?

YV : La chose la plus importante à retenir  est ceci : ce que la presse grand public appelle des guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine, ce sont en réalité des guerres de classe au sein des États-Unis et de la Chine. Aux États-Unis, les multinationales exportent depuis des années des emplois vers la Chine afin de faire pression sur les travailleurs chinois et américains. De même, en Chine, le modèle de croissance repose sur d’énormes investissements (jusqu’à 50 % du revenu national), ce qui signifie que les salaires sont réduits à néant. Alors que les capitalistes américains et chinois voient leurs profits exploser et que leurs gouvernements se chamaillent, ce sont les travailleurs américains et chinois qui sont entraînés dans une vie professionnelle épouvantable et vers des perspectives de vie en baisse.

Q : Les prix de l’alimentation et de l’énergie augmentent considérablement, l’inflation et les taux d’intérêts devraient augmenter. Que se passe-t-il sur les marchés européens et mondiaux et pourquoi ?

YV : Après des décennies de mondialisation qui ont créé des tensions considérables sur les chaînes d’approvisionnement, la perturbation due à la Covid-19 a provoqué une forte augmentation des coûts de transport, y compris le transport de pétrole et de GNL. Couplé à d’autres facteurs aléatoires (par exemple, un vent très faible alimentant les éoliennes d’Europe du Nord) et à une géopolitique de la corde raide (par exemple, la Russie restreignant temporairement l’approvisionnement en gaz de l’UE pour arriver à ses fins au sujet de Nordstream 2), cette hausse des prix a ensuite déclenché la spéculation : les suspects habituels, utilisant les énormes quantités de monnaie imprimées par les banques centrales, ont acheté les futures réserves d’énergie et les futures capacités de transport de marchandises. Le résultat ? Une flambée temporaire des prix désormais alimentée par la spéculation.

Q : La politique climatique européenne est-elle en partie responsable de la hausse des prix de l’énergie ?

YV : Non, pas encore. Mais elle pourrait bien jouer un rôle. Surtout si on n’introduit pas rapidement une taxe carbone entièrement redistribuée aux Européens les plus pauvres.

Q : Le climat change, la nature et les économies s’effondrent, les guerres ne s’arrêtent pas… Les gens sont hantés par un pressentiment de cataclysme. Cependant, tous ces problèmes pourraient être résolus si un consensus politique et économique mondial autour d’une coopération fondée sur la raison, la justice et le progrès pouvait être atteint. Croyez-vous que l’humanité est capable d’un tel changement ?

YV : C’est le grand paradoxe de notre espèce. Le capitalisme a libéré des pouvoirs productifs que l’humanité ne savait même pas qu’elle possédait. Mais ce même capitalisme a créé de nouvelles formes de dépravation inconcevables que l’humanité n’avait jamais subies auparavant, même pas au Moyen Âge. Je mentionne cela parce que nous connaissons bien le décalage historique qui existe entre les merveilleuses capacités de l’humanité et les résultats médiocres auxquels elle parvient. Alors oui, je crois que nous avons la capacité d’atteindre la prospérité commune, que nous avons les compétences technologiques pour sauver la planète de la catastrophe climatique, et que nous pouvons relever le défi de combiner raison et éthique. Mais rien ne garantit que nous pourrons y parvenir.

En dernière analyse, tout se résume aux conditions nécessaires et suffisantes d’un changement progressif. La première condition nécessaire est que nous mettions fin au capitalisme. Tragiquement, cela ne suffit pas du tout puisque la fin du capitalisme, comme je l’ai soutenu précédemment, est déjà en train d’advenir parce que le capitalisme engendre quelque chose de pire que le capitalisme…: le techno-féodalisme. Ainsi, réaffirmant la première condition nécessaire, notre tâche est de lutter simultanément contre le capitalisme et contre le nouveau système que celui-ci a engendré sous la direction de la Big Finance, de la Big Tech, de la Big Pharma et, comme toujours, du complexe militaro-industriel.

Mais même cela ne suffit pas : pour associer la technologie avec l’humanité, et la raison avec l’éthique, nous devons démocratiser les lieux de travail, mettre fin au travail pénible en le remplaçant par des automates qui nous permettront de nous adonner à nos talents, de nous améliorer, de trouver le bonheur sans détruire la planète, de faire un travail créatif – comme les artistes, les musiciens et les mathématiciens pour qui le travail est indissociable d’une vie épanouie.

Q : Que peut faire l’Internationale Progressiste à cet égard ?

YV : Elle peut contribuer à vaincre les partis politiques basés sur les États-nations, à développer des mouvements et des véhicules électoraux entièrement transnationaux, à forger un programme planétaire et à nous unir tous dans une lutte contre les forces réactionnaires et contre l’oligarchie aux quatre coins de cette Terre qui est la nôtre.

Cet entretien a été publié à l’origine en croate pour Vecernji List

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